«Maître, je suis étranger; je vins vers toi pour chercher protection, ce qui d’abord ne m’a pas manqué. Tous les hommes sont pécheurs et offensent Dieu; moi aussi. Mais quoique j’aie fait, je me repens, par Dieu et son Prophète. Tu me vois dans les fers, souffrant de la faim et de la soif, dénué de tout; je suis là couché sur la terre nue, attendant patiemment l’heure de ma délivrance. Maître, si tu trouves bon de me laisser dans cette situation, Dieu me donnera la force de supporter encore cette épreuve; mais si tu crois que cette situation est indigne de moi, je t’en prie, donne-moi la liberté.»

Mes paroles produisirent une bonne impression, mais il ne me répondit pas. Se tournant vers Lupton:

«Et toi, lui dit-il, Abdullahi?»

«Je n’ai rien à ajouter de plus qu’Abd el Kadir, pardonne-moi et rends-moi libre.»

«Bien, reprit alors le calife en s’adressant à moi. J’ai fait, depuis ton arrivée du Darfour, ce que j’ai pu pour toi. Mais ton cœur s’est détourné de nous; tu voulus même te joindre à Gordon, aux infidèles, et nous combattre une fois de plus. Parce que tu es étranger, je t’ai fait grâce, sinon tu ne serais plus de ce monde. Pourtant, si ton repentir est sincère, je consens à te pardonner ainsi qu’à Abdullahi. Sejjir, débarrasse-les de leurs fers».

Les gardiens eurent toutes les peines à ouvrir les lourds anneaux qui entouraient mes pieds. Nous retournâmes vers le calife qui nous attendait, toujours assis sur son angareb. Il fit apporter le Coran; on le plaça sur une des peaux qui servent pendant les prières et il exigea de nous le serment de fidélité. Nous posâmes la main sur le livre sacré et fimes serment, ainsi qu’il l’ordonnait. Comme il s’était levé, nous dûmes le suivre, joyeux de quitter ce lieu de souffrances.

Mon ami, le sheikh des Haouara, était libre lui aussi.

Le calife fut hissé, par ses domestiques, sur son âne, tandis que nous étions à peine en état de marcher à ses côtés: huit mois de fers avaient suffi; nous ne savions plus marcher!

Arrivés à sa demeure, il nous fit attendre dans sa rekouba, située dans l’une des cours extérieures. Il revint bientôt; et s’asseyant près de nous, il nous exhorta de nouveau, à rester fidèle à son parti. Puis il nous fit part d’une lettre qu’il avait reçue des commandants de l’armée anglaise d’après laquelle, tous les parents du Mahdi ayant été faits prisonniers, on lui proposait de les échanger contre des prisonniers chrétiens.