«Seigneur, répondis-je, je consens avec joie à ces conditions; tu trouveras en moi un partisan soumis et obéissant, et mon corps sera, je l’espère, assez vigoureux pour me permettre de remplir mes nouveaux devoirs.»
«Dieu te fortifiera et conduira toute chose pour ton bien, conclut le calife en se levant; aujourd’hui dors encore ici et que Dieu te protège jusqu’à ce que je te revoie demain.»
J’étais seul; tombé d’une captivité dans une autre! Je compris fort bien l’intention du calife. Il ne désirait pas mes services et n’en avait nul besoin. Il n’avait pas la moindre confiance en moi et il savait que je ne me soumettrai jamais vis-à-vis de lui à une réelle domesticité. Il voulait seulement me tenir continuellement sous sa surveillance personnelle. Il y avait aussi de l’orgueil et de la vanité à avoir comme domestique à ses côtés et à le montrer journellement à tous, l’ancien fonctionnaire du Gouvernement qui avait commandé sur sa propre tribu ainsi que sur la plus grande partie des tribus de l’ouest qui formaient maintenant le noyau de sa puissance. Il devait en être ainsi. Je me promis de ne lui donner aucun motif de mécontentement et aucune occasion de mettre à exécution les mauvaises intentions qu’il nourrissait contre moi au fond de son cœur.
Je connaissais mon maître. Il fallait se méfier davantage de son sourire et de ses paroles amicales que de sa mauvaise humeur.
«Abd el Kadir, m’avoua-t-il un jour lui-même, dans un accès de franchise, un homme qui veut commander doit toujours cacher ses intentions. Il ne doit jamais les laisser voir sur sa physionomie ou dans ses gestes, car ses ennemis ou ses inférieurs trouveraient trop facilement le moyen de les combattre.
Le lendemain matin il vint auprès de moi, puis fit appeler son frère Yacoub et lui ordonna de me désigner une place tout près de lui pour que je puisse construire ma hutte. Mais comme la plupart des places voisines étaient déjà occupées par les parents du calife, je reçus un petit terrain au sud de la maison de Yacoub, et à environ 600 mètres de celle du calife.
Il me fit présenter par son secrétaire, pour la signer, une lettre adressée au commandant de l’armée anglaise et dans laquelle, tous les Européens prisonniers déclaraient être mahométans et ne vouloir pas retourner dans leur patrie. Je signai tranquillement ce gros mensonge.
Abou Anga avait emmené avec lui tous mes domestiques, mes animaux et mes biens, et ne m’avait laissé qu’un vieux nubien infirme qui avait entendu parler de ma libération et était venu auprès de moi. J’en informai le calife qui me permit de l’utiliser à mon service et me demanda si je désirais qu’Abou Anga me rendit mes biens.
C’était sûrement là une question étrange: me rendre les biens qu’on m’avait enlevés illégalement: singulière notion du droit dans ce pays! Telle fut la question, telle fut la réponse. Je lui répondis que comme j’appartenais maintenant à sa maison, je pourrais faire mon chemin sans ces bagatelles et que je ne trouvais pas nécessaire d’écrire à ce sujet à ses généraux.
Que ferais-je d’ailleurs de chevaux que je ne pourrais pas monter puisque je devais commencer à apprendre à marcher pieds nus! J’aurais beaucoup aimé à avoir mes domestiques, mais je n’en avais pas besoin maintenant, et du reste, si j’avais souhaité qu’on me les rendit, j’aurais agi contre les intentions du calife.