«Maître, permets-moi de parler franchement.»

«Sans doute, tu es chez toi ici, parle!»

«Eh bien! puisque je suis chez moi et que je n’ai rien à craindre, dis-je modestement, cette femme a été à toi et par cela même a droit à beaucoup d’égards. Il est vrai que je pourrai la combler de soins, mais, Seigneur, cela ne peut être que moi ton serviteur je fasse de ta femme la mienne. Ne me disais-tu pas toi-même que tu me considérais comme un fils?» Puis je baissai les yeux d’un air embarrassé et m’inclinai.

«Pardonne-moi, mais je ne puis accepter ton cadeau.» J’attendis sa réponse avec inquiétude.

«Tu as bien parlé et je te pardonne», dit-il, en faisant signe à la femme de s’éloigner. «Almas», cria-t-il à l’eunuque, «apporte moi ma gioubbe blanche!» Il me la tendit: «Prends cette gioubbe, je l’ai souvent portée et elle a été souvent bénie par le Mahdi. Des milliers d’hommes te l’envieront. Garde ce cadeau, il te donnera bonheur et bénédiction.» Joyeux, j’acceptai le présent et touchai de mes lèvres la main qu’il me tendit. En vérité j’étais heureux d’avoir pu me débarrasser de la femme en échange de la gioubbe bénie.

Younis avait fixé son départ pour le soir. Le calife m’appela de nouveau et m’exhorta encore une fois à la fidélité et à l’obéissance.

Le soir nous quittâmes Omm Derman sur le vapeur «Borden» qui avait été mis à flot et atteignîmes Gos Abou Djouma deux jours après. Selon les ordres du calife, devant conduire rapidement les habitants de Djouma à Woled Abbas, nous demandâmes des chameaux à la tribu des Beni Heissein pour porter les outres. Younis prit grand soin de moi, me donna un de ses chevaux, deux esclaves et deux anciens soldats pour me servir. Notre expédition était composée de 10,000 hommes dont 7000 environ appartenaient aux Djimme et d’un grand nombre de femmes et d’enfants. Je partageai entre eux les chameaux et les outres et nous nous préparâmes pour le départ. Notre route passait par Segedi Moije où se trouvaient seulement deux fontaines. Lorsque nous traversâmes la plaine qui s’étend entre Kaua et Segedi Moije et qui, comme je l’ai dit plus haut, s’appelle tebki-tuskut (tu pleures et te tais); je pensais aux nombreux combats et au sang répandu là pour le Soudan. Le chemin était jonché des os des rebelles qui, chassés par Salih, avaient succombé à la soif. Le troisième jour nous atteignîmes les bords du Nil Bleu, laissant Sennaar à droite, à portée de canon. Il nous avait été interdit par le calife de passer par cette ville ressemblant à un monceau de ruines, abandonnée par ses habitants qui avaient combattu encore longtemps après la mort du Mahdi. Il craignait que cela ne nous portât malheur. Nous traversâmes le Nil Bleu, large d’environ 100 mètres, sur des bateaux préparés dans ce but: le passage dura plusieurs jours. Juste au nord de Woled Abbas se trouve un monticule sablonneux. Nous le choisîmes pour nous établir, car tout autour se trouvent des plaines inhabitables en temps de pluie. Toutes mes pensées se concentraient sur un moyen de fuir. Mais comme la plupart des soldats étaient dévoués au nouveau régime, il me fallait user de prudence dans le choix de mes confidents. Peu de temps après notre arrivée, je reçus (à Woled Abbas) une lettre du calife contenant ce qui suit: «Au nom de Dieu, bon et miséricordieux! l’esclave de Dieu, Sejjid Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed par la grâce de Dieu calife el Mahdi, que la paix soit avec lui! à notre frère en Dieu Abd el Kadir Saladin! Après cette salutation de paix je t’informe que je n’ai pas reçu de tes nouvelles depuis ton départ et Dieu veuille que cependant tu te portes bien. Tu as entendu mes conseils et tu as bu à la source de mon éloquence, je t’ai exhorté à la fidélité et tu remplis tes promesses, j’en suis sûr. Aujourd’hui j’ai reçu une lettre d’un ami du Mahdi qui m’annonce que ta femme est arrivée à Korosko, hors du pays des infidèles; et qu’elle paie des gens qui devront te rejoindre pour te ramener vers elle. On m’a assuré que tu savais tout cela. Je te recommande donc de rester croyant en la foi du Prophète et de remplir ton devoir honnêtement. J’ajoute que je n’ai aucun doute sur ta fidélité; je te souhaite la paix et t’envoie mes salutations.»

En même temps, Younis recevait une lettre qui lui faisait part des bruits répandus sur moi à Berber et le chargeait de me surveiller très sévèrement; son secrétaire me dit cela en confidence. Je ne comprenais pas bien pourquoi le calife m’avait écrit. Younis ne me dit pas avoir reçu des ordres et en apparence fut encore plus aimable envers moi que d’habitude; cependant nuit et jour j’étais surveillé de près. Quelques jours après, comme il fallait par l’ordre du calife conduire en bateau quelques centaines d’Arabes de la tribu des Djimme à Omm Derman, Younis m’ordonna de les accompagner pour rendre compte verbalement de la situation au calife. Je compris parfaitement qu’il désirait se débarrasser de la responsabilité de m’avoir avec lui.

Lorsque je pris congé de Younis il m’entretint d’abord sur différents sujets dont je devais parler au calife et exprima l’espérance que je reviendrais bientôt auprès de lui, puis il me dit: «Si tu veux rester auprès de notre maître le calife ou s’il a besoin de toi à Omm Derman, désires-tu que je t’envoie le cheval que je t’ai donné ou faut-il le garder ici?»