Je répondis que je tenais à ce qu’il gardât le cheval, car j’étais persuadé que, rentré à Omm Derman, il me faudrait marcher nu-pieds. En souvenir de son amitié, Younis me donna 100 écus pour le voyage et me recommanda par lettre à la bienveillance du calife. Deux jours après mon départ de Woled Abbas, j’atteignis Omm Derman, remis à Yacoub les Djimme qui m’avaient été confiés et fus ensuite reçu par le calife.

Il fit semblant d’être très étonné de me voir à Omm Derman car, il s’était imaginé qu’il m’aurait été dur de quitter Younis même pour une heure. Paroles en l’air; car je savais bien que mon retour à Omm Derman était arrangé entre lui et Younis. Il me permit d’aller chez moi pour saluer mes gens et m’ordonna de revenir auprès de lui pour recevoir ses ordres. Lorsque, le soir, je me retrouvai seul avec lui, vite il en vint à parler des nouvelles qu’il avait reçues de Berber. Je lui affirmai qu’elles avaient été inspirées, soit par mauvais esprit, soit par une erreur, que je n’avais jamais été marié et que par conséquent je n’avais point de femme me cherchant ou désirant mon retour, mais que si jamais quelqu’un venait m’encourager à la fuite, je m’empresserais de l’avertir.

Il me tranquillisa disant qu’il n’avait pas ajouté foi à ces nouvelles et me demanda pour finir notre entretien si je préférais rester auprès de lui ou retourner vers Younis? Je devinai ce qu’il voulait et l’assurai qu’à aucun prix je ne me séparerais de nouveau de lui et que les jours que je passais en sa compagnie comptaient parmi les plus heureux de ma vie. Quoique réjoui par mes paroles flatteuses, il ne manqua pas de me rappeler d’un ton très sérieux, d’être fidèle et de n’avoir de rapports qu’avec des gens de sa maison. Il m’ordonna ensuite de me tenir à sa porte comme autrefois.

Lorsque je le quittai, j’étais convaincu que sa méfiance à mon égard avait pris des racines encore plus profondes qu’auparavant et ne cesserait d’augmenter.

A ce moment là, les forces d’El Obeïd comprenaient environ 200 vieux soldats renforcés par une compagnie de mes anciens fantassins de Dara. Non seulement ils servaient à combattre les habitants de Gebel Deier, en continuelle hostilité avec les Mahdistes, leur enlevant leur bétail et leurs esclaves, mais encore ils devaient aussi construire les maisons des émirs et comme récompense on les traitait en esclaves. Indignés, ils jurèrent de reconquérir leur liberté. Fadhlelmola Bachit, puis Chergherib, un de mes anciens serviteurs qui avait été retenu à El Obeïd, et Bechir, un ancien sous-officier étaient les meneurs de la conspiration et je suis encore à me demander comment les Mahdistes ne la découvrirent pas. Sejjid Mahmoud, le premier émir d’El Obeïd, proche parent du Mahdi, avait été appelé à Omm Derman et les soldats crurent alors le moment venu de mettre leur projet à exécution.

Un matin les habitants d’El Obeïd entendirent avec étonnement le bruit d’une violente fusillade. Les soldats s’étaient emparés de la maison isolée qui contenait les munitions, s’y étaient retranchés et avaient ouvert sur les Derviches un feu continu qui les chassa. Ils avaient aussi amené là leurs femmes et leurs enfants. Les Derviches n’ayant que peu d’armes à feu se retirèrent dans les bâtiments gouvernementaux et en barricadèrent les portes. Forts de leur succès, les soldats essayèrent même de forcer la Moudirieh, mais après de vains efforts, y renoncèrent. Abd er Rahman el Bornaoui, autrefois un de mes plus braves sous-officiers, fut tué. Les Derviches ne perdirent que Woled el Hachmi, exécré par les soldats à cause de sa manière d’être arrogant. Si les soldats avaient eu une bonne direction, El Obeïd serait sûrement tombée entre leurs mains. Ils désiraient seulement reconquérir leur liberté. Ils passèrent la nuit dans les poudrières où de nombreux esclaves se joignirent à eux saisissant cette occasion d’abandonner leurs maîtres. Le lendemain les habitants de la ville et les Mahdistes essayèrent de les traquer mais ils furent repoussés avec des pertes sensibles. Les soldats avides de liberté, quittant El Obeïd, se rendirent dans les montagnes de Nubie, après avoir saccagé les maisons et s’être emparés des femmes qu’ils y trouvèrent. Les Derviches essayèrent de les poursuivre, mais les soldats confiants en leur bonne étoile les défirent complètement. Leur émir Ali woled Abdullahi, natif de woled Médine, autrefois officier à Dara, avait eu connaissance de la conspiration, mais par crainte de l’insuccès ne s’était pas joint à eux. Il fut saisi par les Gellaba et décapité malgré ses prétentions à l’innocence.

Sejjid Mahmoud apprenant ces événements à Omm Derman en informa immédiatement le calife et ce dernier lui permit de rentrer à El Obeïd pour aller y chercher sa famille et tous les parents du Mahdi. Mais Mahmoud pensant regagner les faveurs du calife, voulut punir les rebelles, il rassembla tous les hommes valides d’El Obeïd et ses environs et se mit en marche contre les soldats. Ceux-ci avaient pris leurs positions à Niuma et Kolfan dans les montagnes de Nubie, ils y avaient établi une espèce de république militaire et choisi comme chef l’ancien sergent Bechir. Ce dernier donna ordre de ne pas gaspiller les munitions et défendit, sous peine de punition, de prononcer le nom du Mahdi; ils ne reconnaissaient comme maître que le vice-roi.

Arrivé à proximité de leur camp Sejjid Mahmoud leur envoya d’abord des parlementaires leur affirmant qu’il les aimait comme ses propres enfants et leur accorderait pardon entier s’ils se soumettaient. Les soldats lui répondirent en se moquant: que l’amour qu’il avait pour eux était réciproque mais qu’il devait venir s’en assurer lui-même. L’assaut de la montagne ne tarda pas. Mahmoud brandissant sa bannière à la tête de ses troupes fut tué. Plusieurs de ses fidèles voulant cacher son cadavre subirent le même sort. Le reste de ses gens qui ne l’avait suivi qu’à son corps défendant, se dispersa de tous côtés et rentra dans ses foyers qu’il n’atteignit qu’après avoir subi de grandes pertes étant poursuivi par ses ennemis. Abou Anga qui se trouvait à quelques journées seulement du théâtre de la guerre, demanda au calife la permission de châtier les rebelles jusque là victorieux. Mais le calife le lui interdit formellement; il avait autre chose de plus important à faire; il devait attendre Mohammed Khalid. Le calife déclara à Omm Derman que Sejjid Mahmoud avait été justement puni par le ciel d’avoir par ambition et désir de vengeance attaqué les rebelles contre sa volonté.

Mohammed Khalid avait déjà souvent reçu des lettres du calife pour l’inviter à se rendre à Omm Derman où de très hautes fonctions et des honneurs l’attendaient. Il allait partir; tout était prêt quand un écrit du calife le mit au courant des mesures prises contre le calife Chérif et les parents du Mahdi défunt. Le calife se plaignait à Khalid de ce que ses gens l’avaient par leurs actions forcé d’agir ainsi et le priait de hâter son voyage pensant que son sens commun pratique aurait une bonne influence sur Chérif et ses partisans. Mohamed Khalid confiant en ces paroles, voulut se rendre utile à ses parents; il hâta son voyage et campait déjà à Bara. Il avait sous ses ordres des forces considérables, car il avait obligé une grande partie de la population du Darfour à le suivre, mais elle ne le faisait qu’à contre-cœur. Il avait plus de 1000 chevaux de 3000 fusils et au moins 20,000 fantassins. Longtemps avant l’arrivée de Mohammed Khalid, Abou Anga qui avait plus de 5000 fusils avait reçu des instructions secrètes du calife. Aussi lorsque Khalid eut fixé son camp à Bara, Abou Anga s’y rendit à marches forcées et un matin au point du jour, tout le camp fut cerné par des troupes qui, en cas de résistance étaient prêtes à exécuter les ordres reçus.