Abou Anga fit chercher Mohammed Khalid, lui remit l’ordre du calife qui exigeait en signe de fidélité qu’il livrât au commandant en chef Abou Anga lui-même, soldats et chevaux, ce à quoi Khalid se déclara prêt. Sans oser s’éloigner d’Abou Anga, il donna les ordres nécessaires et en peu de temps les troupes du Darfour furent partagées entre les officiers subalternes et encadrées dans leurs régiments. Là-dessus Abou Anga rassembla les émirs venus avec Khalid, leur lut un message flatteur du calife dans lequel il leur laissait le libre choix de se placer sous le commandement d’Abou Anga et de rester auprès de lui ou d’aller à Omm Derman; chacun pouvait décider ce qu’il considérerait comme le plus avantageux pour lui. Mohammed Khalid et ses parents furent ensuite arrêtés par Abou Anga; leurs biens furent confisqués ainsi que tous les trésors accumulés au Bet el Mal. Saïd bey Djouma, qui déjà depuis le siège de Khartoum était commandant de l’artillerie chez Abou Anga, recevait la permission de celui-ci de reprendre possession de ses esclaves, femmes et biens, que Khalid lui avait enlevés à Fascher. Ce dernier fut enchaîné, envoyé à El Obeïd, et eut là le loisir de se souvenir des aimables lettres du calife qui lui prouvaient que promettre et tenir font deux.

Le calife avait tout lieu d’être satisfait de son œuvre. Il avait porté à ses adversaires un coup irréparable en les privant des armées de Mohammed sur lesquelles ils avaient compté, tandis que les forces d’Abou Anga s’en trouvaient augmentées. Il avait en outre agrandi son propre parti au moyen des émirs et de leurs adhérents venus du Darfour avec Khalid et qui dans la vallée du Nil passaient pour ses compatriotes. La plus grande partie d’entre eux s’était décidée à aller à Omm Derman où ils furent reçus avec joie par le calife qui les combla d’honneurs.

Abou Anga reçut l’ordre d’exterminer les rebelles à Kolfan. Ils se considéraient après leur victoire sur Sejjid Mahmoud comme les maîtres du pays et n’hésitèrent pas à opprimer la population. Comme d’habitude, les dissensions éclatèrent parmi eux après la victoire et plusieurs avaient quitté leur chef et regagné leurs foyers; ils appartenaient à des tribus différentes, par suite l’esprit de solidarité leur était inconnu. Lorsque Abou Anga se trouva à proximité du camp fortifié, mon ancien serviteur, Chergerib, qui comprenait que leur désunion ne laissait pas espérer le succès, vint à sa rencontre avec sa femme. Il déclara qu’il était las de combattre et se rendait sans condition attendant sa punition, demandant seulement la faveur de pouvoir se justifier. Il raconta à Abou Anga que, lorsqu’il était mon domestique, il était venu du Darfour et que Sejjid Mahmoud l’avait, avec d’autres morts maintenant, empêché par la force de continuer leur route. De colère et indigné des vexations incessantes auxquelles il était exposé, il avait en effet pris part aux combats d’une façon très remarquable. Maintenant il désirait ou être gracié et pouvoir me rejoindre à Omm Derman ou expier sa faute. Abou Anga, dont le père avait été esclave, eut pitié de ses compatriotes; il haïssait les Gellaba et était persuadé que les soldats ne s’étaient révoltés que poussés par les mauvais traitements. C’est pourquoi, il pardonna généreusement à Chergerib en souvenir, dit-il, de ses bonnes relations avec moi et pour m’honorer dans ma position comme moulazem du calife. Il m’envoya une lettre m’annonçant que pour le moment Chergerib était auprès de lui et attendrait l’occasion propice pour me rejoindre.

Bechir ne voulut pas se rendre; attaqué le lendemain par Abou Anga il fut tué en se défendant héroïquement ainsi que Fadhlelmola et quelques-uns de ses fidèles soldats. La plus grande partie s’était éloignée pendant la nuit et se tenait cachée dans des endroits connus d’eux seuls jusqu’à ce qu’ils acceptassent le pardon offert et se rendissent. Abou Anga entraîné par ses succès permit à ses hommes de piller les villages, de se nourrir à leurs dépens et d’emmener tous les esclaves.

Il laissa à El Obeïd, pour le remplacer, le cousin du calife Othman woled Adam et le calife ordonna que le Darfour fut aussi placé sous ses ordres, où l’émir Sultan Youssouf, fils du sultan Ibrahim tué par Zobeïr remplissait les fonctions de gouverneur.

J’appris d’un marchand arrivé récemment du Kordofan que mon ami Ohrwalder avait quitté El Obeïd et arriverait prochainement à Omm Derman. Je savais bien qu’il ne me serait pas facile de le voir mais l’idée qu’un compatriote se trouvait non loin de moi me remplissait de joie.

Je restais assis à la porte de mon maître toujours prêt à lui obéir. Quelquefois il m’adressait amicalement la parole et m’invitait à dîner avec lui; d’autres fois, sans rime ni raison, il me laissait complètement à l’écart ou m’honorait de méchants regards remplis de haine. Cette versatilité était un des traits marquants de son caractère et le calife trouvait que je devais non seulement souffrir de ce traitement mais qu’il servait à mon éducation. Envers mes camarades, je feignais d’être totalement désintéressé des événements et de l’issue des batailles car le calife s’informant en secret de mes opinions et de ma conduite auprès d’eux, je ne voulais pas exciter sa méfiance. En réalité, j’observais tout ce qui se passait autant que ma position me le permettait, mais sous le voile de l’indifférence, et me le gravais autant que possible dans la mémoire puisqu’il m’était expressément défendu d’écrire. Le calife contribuait très peu à l’entretien de ma maison et ne m’envoyait que par occasion quelques ardebs de blé, une vache ou un mouton. Ibrahim Adlan que j’avais connu au temps du gouvernement égyptien me remettait tous les mois 10 à 20 écus; et quelques employés et marchands, mieux placés que moi, me faisaient parvenir secrètement de petites sommes d’argent. De cette façon, quoique pauvre, il ne me manquait aucune des choses nécessaires et je ne sentais que rarement ma position précaire; dans tous les cas, j’étais beaucoup mieux que mon pauvre ami Lupton, auquel le calife avait promis des secours, mais n’en donnait aucun. Lupton avait par contre une certaine liberté, il pouvait aller et venir dans la ville, fréquenter qui il voulait, n’avait pas l’obligation de dire journellement les cinq prières dans la mosquée; malgré cela, sa vie n’était que tristesses et épreuves. J’avais bien prié Ibrahim Adlan de lui venir en aide, ce qu’il avait fait, mais cela ne lui suffisait pas et il était forcé quoique ce ne fut pas sa profession de raccommoder de vieilles armes pour suffire au moins aux besoins les plus pressants. Comme il avait été autrefois officier de la marine marchande anglaise, il s’entendait un peu à la mécanique. Un jour que je le rencontrai dans la mosquée et que j’échangeai quelques mots avec lui, il se plaignît de sa situation. Je lui proposai de l’aider à se procurer une place à l’arsenal ne pouvant le secourir suffisamment autrement. L’idée lui plut. Quelques jours après, il arriva que le calife étant de bonne humeur se montra agréable envers moi. Abou Anga lui avait envoyé en cadeau, un jeune cheval, de l’argent et des esclaves de Khalid. Il m’ordonna de dîner avec lui et dans le cours de la conversation, je réussis à lui parler des navires et de leurs machines qui restaient un mystère pour lui.

«Les bateaux, dis-je, ont besoin d’hommes compétents pour les surveiller et les réparer. Comme un grand nombre des ouvriers de l’arsenal a péri lors du siège de Khartoum, je suppose que vous aurez eu de la peine à les remplacer?»