«Mais que faut-il faire? dit le calife; ces bateaux me sont d’une grande utilité et je tiens à les conserver.»
«Abdullahi Lupton, dis-je en réfléchissant, était autrefois ingénieur sur un vapeur, si on lui donnait une bonne paie mensuelle, il se rendrait sûrement très utile.»
«Parle-lui, me dit-il d’un air joyeux, afin qu’il accepte de son plein gré cette place; car s’il y était forcé, je crois, bien que je ne comprenne rien à ces affaires, qu’il ferait mal son devoir, je dirai à Ibrahim Adlan de bien le payer.»
«Je ne sais pas où il est et ne l’ai pas vu depuis longtemps, répondis-je, cependant je m’informerai, il est sans doute prêt à te servir.»
Le jour suivant, je fis chercher Lupton; je lui racontai mon entretien avec le calife et j’eus à peine besoin de lui recommander d’être aussi peu utile que possible à nos ennemis. Il me tranquillisa en me disant que les machines des vapeurs sur lesquelles il ne possédait que quelques notions théoriques élémentaires deviendraient sous sa surveillance plutôt mauvaises que bonnes et que, ce n’était que poussé par le besoin qu’il acceptait une telle situation. Le calife avait déjà parlé à Ibrahim Adlan; le même soir, Lupton me fit savoir qu’il était nommé employé de l’arsenal et recevait 40 écus par mois ce qui lui suffisait pour vivre lui et sa famille. Le calife saisit cette occasion pour renvoyer Sejjid Tahir, oncle du Mahdi, autrefois menuisier au Kordofan qui, par son neveu, avait obtenu la place de directeur de l’arsenal et se distinguait d’un côté, par sa grande ignorance et de l’autre par une infidélité plus grande encore. Il vendait secrètement du fer et des matériaux de guerre aux marchands. Il fut remplacé par un Egyptien né au Soudan trop timide pour ne pas être honnête.
Le calife trouva alors que les Arabes Kababish qui habitaient le désert au nord du Kordofan jusqu’à Dongola et dont les troupeaux paissaient jusqu’à Omm Derman n’étaient pas selon lui assez soumis. Il ordonna donc à Ibrahim Adlan de confisquer tout ce qu’ils avaient sous le prétexte qu’il leur avait souvent demandé de faire un pèlerinage à Omm Derman et qu’ils n’avaient pas obéi. Tous les troupeaux leur furent enlevés. Cette tribu avait longtemps fait le commerce de la gomme et possédait beaucoup d’argent, que selon leurs coutumes ils avaient enfoui dans le désert à un endroit connu d’eux seuls. Des tortures de toutes espèces les forcèrent de trahir leur cachette et de livrer leur fortune; de fortes sommes grossirent une fois de plus le Bet el Mal. Malgré cela, ils ne firent pas grande résistance. Seulement Salih bey, le sheikh principal, frère du sheikh et Tom qui avait été décapité par le Mahdi rassembla ses nombreux parents et partit pour l’oasis de Omm Badr où personne n’osa le poursuivre. Le calife lui envoya alors deux sheikhs bien connus, Woled Nubaoui de la tribu des Beni Djerar et Henetir de celle des Maalia pour lui demander de venir à Omm Derman lui promettant grâce entière et sa nomination comme émir des Kababish. Salih bey écouta tranquillement leur offre mit dans sa bouche au grand étonnement des envoyés, de ce tabac tant détesté par les Mahdistes et répondit: «Bien, j’ai compris. Le calife me pardonne entièrement et désire que j’aille à Omm Derman; mais supposons qu’arrivé là, le Prophète apparaisse au calife, car nous savons que le calife n’agit que d’après les inspirations du Prophète, et lui ordonne de ne pas me pardonner, qu’arrivera-t-il?»
Les envoyés ne surent pas répondre d’une manière satisfaisante à cette question et retournèrent vers le calife, chacun ayant reçu un chameau; ils rapportèrent fidèlement les paroles du sheikh Salih qui mirent le calife dans une grande colère. Beaucoup de Kababish dépouillés de leurs biens s’enfuirent à Omm Badr et en peu de temps il se trouva là une puissance sinon menaçante du moins fort incommode pour le calife. Le bétail, les chameaux des Kababish furent mis publiquement en vente à Omm Derman par le Bet el Mal. Le prix de la viande baissa, mais par contre le prix du grain augmenta.
La cause venait de ce que Younis permettait à ses hommes d’agir à leur guise dans le Ghezireh, le grenier d’Omm Derman. Des milliers de Djimmé avec leurs femmes et leurs enfants dépouillés peu à peu par Younis, formèrent pour se nourrir de véritables bandes de brigands. Ils ne se contentaient pas du blé, mais s’appropriaient tout. Aucune sécurité n’existant plus, les habitants du Ghezireh cessèrent de se livrer à l’agriculture. Leurs provisions de blé diminuèrent de jour en jour tandis que les troupes de Younis, à son grand plaisir, s’augmentaient d’esclaves échappés et d’hommes sans feu ni lieu. Le but du calife était d’affaiblir ainsi le pouvoir des gens du Ghezireh qui appartenaient au parti du calife Chérif. Craignant toutefois que le blé ne vint à manquer complètement, il fit revenir Younis avec toutes ses armées à Omm Derman. Celles-ci s’approprièrent tout ce qu’elles trouvèrent sur leur passage de sorte qu’elles entrèrent dans la capitale du Mahdi, chargées de butin, comme des conquérants. Younis reçut l’ordre de se fixer avec ses soldats au sud du fort d’Omm Derman d’où vient le nom qui subsiste encore aujourd’hui Dem Younis. Peu après son arrivée, le bruit courut que les Abyssins avaient attaqué Gallabat. On disait qu’un certain Haggi Ali woled Salem de la tribu des Kawalha, demeurant à Gallabat et autrefois en relations commerciales avec l’Abyssinie, ayant été nommé émir de ses compatriotes par le Mahdi, avait attaqué l’Abyssinie et détruit l’église de Rabta.
Salih Shanga de la tribu des Takarir résidant à Gallabat et autrefois un des personnages importants du pays avait quitté cette ville après l’évacuation de la garnison égyptienne, et s’était établi en Abyssinie pendant que son cousin Ahmed woled Arbab était nommé émir du pays par le Mahdi. Le Ras Adal, gouverneur d’Amhara exigeait de lui qu’on lui livrât le perturbateur de la paix Haggi Ali woled Salem. On refusa; il rassembla alors ses soldats et tomba sur Gallabat. Ahmed woled réunit ses partisans et attendit l’ennemi hors de la ville avec environ 6,000 hommes.
La rencontre fut terrible; les Abyssins étaient bien dix fois plus nombreux; en peu d’instants, l’armée d’Arbab fut cernée, massacrée; Arbab lui-même fut tué, et peu réussirent à s’échapper. Les Abyssins mutilèrent les morts, mais respectèrent le cadavre d’Arbab par égard pour Salih Shanga. Les munitions étaient gardées par un Egyptien dans une maison isolée non loin de la ville. Sommé de se rendre, il refusa, mais les Abyssins voulant le prendre d’assaut, il fit sauter le magasin et fut lui-même une des premières victimes. Les femmes et les enfants des vaincus furent emmenés en esclavage, la ville réduite en cendres et Gallabat pendant longtemps ne fut plus qu’un champ de cadavres visité par les hyènes. Lorsque la nouvelle de l’anéantissement de l’armée d’Arbab arriva au calife, il écrivit au roi Jean pour le prier de rendre la liberté aux femmes et aux enfants contre une somme d’argent qu’il pouvait fixer lui-même. En même temps il donna ordre à Younis de se rendre à Gallabat avec toutes les forces dont il pouvait disposer et d’y attendre ses ordres. Le calife Abdullahi lui-même ainsi que les deux autres califes et un grand nombre de partisans traversèrent le fleuve pour rejoindre l’armée de Younis. Il resta trois jours au milieu des troupes, bénit les guerriers à leur départ et rentra à Omm Derman.