J’appris alors que Gustave Kloss qui m’avait quitté depuis longtemps et avait cherché à gagner sa vie à Omm Derman d’où il s’était enfui et que je croyais retourné sain et sauf dans sa patrie, avait succombé aux fatigues du voyage. Cette nouvelle me fut apportée par des marchands venant de Ghedaref.

Abd er Rahman woled Negoumi et Haggi Mohammed Abou Gerger durent occuper avec leurs soldats: le premier, Dongola; le second, Kassala. Osman Digna reçut, de son côté, le commandement sur les tribus arabes domiciliées au nord de Kassala jusqu’à Souakim. Le calife n’avait pas grande confiance dans les deux premiers, car ils appartenaient ainsi que leurs hommes aux tribus de la vallée du Nil; c’est pourquoi il nomma en qualité de représentants deux de ses plus proches parents Mous’id woled Gedoum et Hamed woled Ali pour les surveiller. Les soldats s’habitueraient ainsi peu à peu à se trouver sous les ordres de ses parents.

Par ce fait que presque tout le Soudan était soumis, les causes de guerre et l’occasion de faire du butin diminuaient tandis que le calife et ses émirs agrandissaient le train de leurs maisons, vivaient d’une façon plus luxueuse et avaient besoin pour cela de sommes très considérables. Il fallait songer à découvrir de nouvelles sources de revenus. Le nombre des gens du calife et de ses moulazeimie armés augmentait chaque jour et il fallait bien subvenir à leur entretien. En outre, les cadeaux que le calife devait faire aux personnages influents qu’il voulait gagner secrètement à ses intérêts lui coûtaient énormément. Il chargea donc Ibrahim Adlan du règlement des finances. Les revenus du Soudan se décomposaient ainsi qu’il suit:

1º L’impôt de capitation dont chacun devait s’acquitter en livrant une certaine quantité de blé ou l’équivalent en argent, à la fin du jeûne du Ramadan.

Tout homme et même tout enfant y était astreint de sorte que d’après le total de ce revenu on aurait pu savoir exactement le nombre des habitants si la loi avait été appliquée sévèrement.

2º Le zeka fut prélevé sur le blé, le bétail et l’argent, suivant la sheria mohammedia.

Les employés nécessaires à la perception de ces impôts étaient présentés par Yacoub Ibrahim, puis, confirmés dans leurs fonctions par le calife. Ils devaient tenir un compte exact et journalier de leurs rentrées qu’ils devaient remettre au Bet el Mal.

On chercha aussi à régler les dépenses. On défendit à Ibrahim Adlan de disposer de l’argent suivant son bon plaisir ce qui jusqu’alors était de règle; on verserait chaque mois des sommes fixes aux personnes dont le service était indispensable au calife, comme les cadis, les secrétaires, les chefs des moulazeimie, etc. Ces gages étaient si minimes qu’ils suffisaient à peine aux besoins les plus urgents de la vie; ainsi le premier cadi qui portait le titre de cadi el Islam ne touchait que 40 écus, les secrétaires du calife 30 écus chacun par mois, et ainsi de suite. Même le calife Chérif et ses parents ne recevaient de l’argent que sur les ordres spéciaux du calife, tandis que le calife Ali woled Helou, qui grâce à sa soumission et à son obéissance jouissait des faveurs du calife, percevait une somme beaucoup plus forte.

La plus grande partie des revenus du Soudan faisait retour naturellement au calife et à sa famille et servait à soutenir les tribus occidentales. Pour augmenter ces revenus on loua les endroits de passage le long de tout le fleuve; on installa une savonnerie et on déclara que la fabrication du savon était un monopole.

Un jour que le calife traversait par hasard la ville à cheval, sans but déterminé, son odorat délicat fut frappé d’une odeur singulière. Il ordonna d’en rechercher la cause et bientôt on lui amena un individu à demi-nu tenant une casserole dans laquelle il avait fabriqué du savon. Le calife fit emprisonner le récalcitrant et confisquer ses biens: qui consistaient en sa casserole et un angareb!