Pour bien faire ressortir sa mansuétude et son esprit conciliant, il fit sortir de prison son adversaire le lendemain, lui pardonna son audace et lui fit cadeau d’une gioubbe neuve et... d’une femme!


CHAPITRE XII.

Evénements dans les différentes parties du Soudan.

Expédition de Karam Allah au Bahr el Ghazal.—Sa dispute avec Madibbo.—Evénements du Darfour.—Exécution de Madibbo.—Emprisonnement de Charles Neufeld.—Mon entrevue avec lui.—Défaite et mort du sheikh Salih el Kabachi.—Arrivée d’Abou Anga à Omm Derman.—Destruction de la tribu des Djihena.—Conspiration de Sejjidna Isa.—Campagne d’Abou Anga en Abyssinie.—Gondar.—Mort d’Abou Anga.—Campagne d’Othman woled Adam dans le Darfour.—Mort du Sultan Youssouf.—Exemples de la tyrannie du calife.—Tombeau du Mahdi.—Nouvelles de la patrie.—Mort de ma mère.—Mort de Lupton.—Sa famille.—Préparatifs pour attaquer l’Egypte.

Mohammed Khalid avait laissé comme émir du Darfour le sultan Youssouf, fils du sultan Ibrahim, au fond gouverneur légitime du pays. Jeune encore, il chercha à améliorer sa position en gagnant la confiance d’Abou Anga et de son représentant Othman woled Adam résidant à El Obeïd. Il leur fit souvent présent de chevaux et d’esclaves afin qu’ils le recommandassent au calife. Khalid, lorsqu’il quitta le Darfour était accompagné de presque tous les Mahdistes, habitant la vallée du Nil, c’est pourquoi Youssouf se trouva gouverner le pays de ses ancêtres et ses propres sujets apprécièrent hautement ce changement de maître. Aussitôt après la mort du Mahdi, le calife envoya les instructions nécessaires à Karam Allah, au Bahr el Ghazal, pour qu’il quittât le pays et vint avec toutes ses troupes à Shakka. Karam Allah avait pris possession du pays après la défaite de Lupton, s’était dirigé au sud et avait obligé le sultan rebelle Semio ibn Tikma à quitter sa résidence qu’il avait fait fortifier selon les avis du docteur Junker. A peine Semio put-il s’échapper avec une partie de ses femmes. Quant à ses trésors d’ivoire, ils tombèrent entre les mains de Karam Allah. Après la victoire, celui-ci avait marché vers le sud-est dans les provinces équatoriales gouvernées par Emin Pacha. Il allait atteindre le Nil quand le calife lui ordonna de se retirer. Si Karam Allah n’avait pas été vigoureusement soutenu par ses compatriotes, il ne lui aurait pas été possible d’obéir aux ordres du calife et d’engager les Basingers à quitter leur patrie pour se rendre à Shakka. Cependant après l’évacuation du Bahr el Ghazal, de nombreux Gellaba du Darfour et du Kordofan s’étaient joints à Karam Allah pour se procurer des esclaves et de l’ivoire de sorte que maintenant, soutenus par les riverains, les Djaliin et les Dongolais, il obligea par la violence les Basingers à se rendre à Shakka. Malgré toutes ses précautions, il y en eut beaucoup qui s’évadèrent avec leurs armes pendant la marche. Mais à son arrivée à destination Karam Allah possédait encore plus de 3000 fusils. C’est là qu’il vendit à des marchands du Kordofan et de la vallée du Nil, argent comptant, la grande quantité d’esclaves des deux sexes qu’il avait amenée. En homme prudent il envoya par son frère Soliman des esclaves choisis et une partie de l’argent à Omm Derman pour le calife qui, tout joyeux lui ordonna de rester à Shakka. Abou Anga et Othman woled Adam eurent aussi leur part du butin. Karam Allah se conduisit dès lors comme le maître du pays et exerça toutes espèces de tyrannies et d’exactions. L’émir Madibbo, véritable gouverneur du pays lui fit des remontrances, mais ce fut en vain, car aussitôt après il enleva leurs chevaux et leurs esclaves aux Arabes Risegat. Ceux-ci se groupèrent alors autour de Madibbo et se préparèrent à la résistance. Karam Allah en fut tout heureux car il n’attendait qu’une occasion pour combattre et ayant sommé inutilement Madibbo de se rendre auprès de lui, il le déclara rebelle. On se battit; Madibbo fut vaincu et s’enfuit vers le Darfour; Karam Allah le poursuivit par Dara presque jusqu’à Fascher et eut ainsi l’occasion d’examiner le pays et d’en remarquer la richesse. Il somma par lettre le sultan Youssouf de poursuivre et de faire prisonnier Madibbo, tandis qu’il retournait lui-même à Dara et s’y établissait malgré la résistance des officiers de Youssouf. Madibbo fut pris à deux journées de marche de Fascher par les Zagawa avant qu’il put se réfugier auprès d’une tribu amie, les Arabes Mahria. Le sultan Youssouf envoya Madibbo sous escorte à Abou Anga au Kordofan et profita de l’occasion pour se plaindre des procédés de Karam Allah.

Ce dernier avait écrit directement au calife à Omm Derman que les For étaient sur le point de raviver leur dynastie, que le sultan Youssouf n’était dévoué aux Mahdistes qu’en apparence et ne cherchait qu’à se rendre indépendant. Abou Anga avait également adressé les plaintes du sultan Youssouf à son maître et il ne restait plus au calife qu’à choisir entre Karam Allah et Youssouf. Il ne prit aucune décision à cet égard, car le sultan Youssouf était le descendant direct de la dynastie du pays, et le calife craignait avec raison que s’il gagnait les sympathies de ses compatriotes il ne devint ainsi un adversaire dangereux. Karam Allah était Dongolais, compatriote du Mahdi et sans aucun doute partisan du calife Chérif. Les commandants des Basingers étaient également Dongolais ou Djaliin; c’est pourquoi l’intérêt du calife était de ne pas fortifier ces partis.

Il écrivit donc au sultan Youssouf qu’il était sûr de sa fidélité, le considérait comme maître du pays et d’autres phrases de ce genre, mais cependant il ne donna pas l’ordre strict à Karam Allah de quitter Dara. Au contraire, il lui fit dire secrètement par Abou Anga de rester dans la ville. Les suites de cette indécision réfléchie furent que le sultan Youssouf se sentant autorisé par le calife, somma énergiquement Karam Allah, qui avait aussi occupé Sheria et Taouescha, de quitter le pays. Ce dernier pour obéir aux instructions du calife fut attaqué par le maktum ou général des armées de Youssouf. Les postes de Sheria et de Taouescha furent complètement anéantis et Karam Allah, après s’être bien défendu et avoir subi de grandes pertes, dut se retirer à Shakka. Beaucoup de ses plus braves compatriotes succombèrent: Hasan Abou Sirra, Tahir, Ali Mohammed et d’autres, tous Dongolais ayant déjà combattu sous Youssouf el Shellali et Gessi Pacha dans la province du Bahr el Ghazal; en somme autant d’ennemis de moins pour le calife.

Madibbo fut livré à Abou Anga qui avait un ancien compte à régler avec lui. Anga en servant sous les ordres de Soliman woled Zobeïr était une fois tombé entre les mains de son ennemi Madibbo qui l’avait forcé de porter sur sa tête pendant plusieurs jours de marche une caisse de munitions; comme il s’était plaint, on lui avait répondu par des coups de fouet et des insultes. Abou Anga ne l’avait pas oublié. Madibbo conduit devant son ancien adversaire vit bien que sa dernière heure n’était pas éloignée: il avança pourtant pour sa défense qu’il n’avait combattu contre Karam Allah que poussé par des procédés indignes et non contre le Mahdi. A quoi lui servaient les preuves d’ancienne fidélité! Toute parole d’excuse était inutile, Abou Anga répondait toujours: «Malgré ce que tu pourras dire, je te tuerai.»