Persuadé de l’inutilité de ses efforts, Madibbo renonça à se défendre et parla ainsi devant ses ennemis rassemblés:

«Ce n’est pas toi, Abou Anga qui me prendra la vie, mais Dieu! Je ne t’ai pas demandé grâce, mais justice, cependant un esclave comme toi ne deviendra jamais un noble. Les marques du fouet qui sont encore visibles sur ton dos, tu les a bien méritées. Que la mort vienne sous n’importe quelle forme, elle me trouvera calme et courageux. Je suis Madibbo et les tribus connaissent mon nom!»

Abou Anga le fit reconduire en prison et fut assez généreux pour ne pas le faire fouetter. Le lendemain il fut mis à mort en présence de toute l’armée. Madibbo tint sa parole. Entouré d’un cercle d’ennemis, une chaîne autour du cou, il se moquait des cavaliers qui galopaient vers lui en brandissant leurs lances au-dessus de sa tête. Quand on lui dit de s’agenouiller pour recevoir le coup mortel, il somma les assistants de raconter comment il allait mourir; un instant après, sa tête roulait sur le sable. C’est ainsi que finit un des sheikhs les plus capables et les plus braves de tout le Soudan.

Lorsqu’on apporta sa tête à Omm Derman, les Arabes Risegat qui avaient quitté leur patrie en pèlerins pour s’établir dans la capitale portèrent le deuil, le calife même ne se réjouit point de la mort de ce brave. Il ne voulait naturellement pas blâmer son premier général aux yeux de la foule et cacha son mécontentement au sujet de cet acte tyrannique, mais il me dit qu’il regrettait que Madibbo fut tombé entre les mains de son ennemi personnel, car il aurait sûrement pu lui rendre maints bons services.

Younis jouissait de l’entière confiance de son maître. Lui et son armée avaient passé par Abou Haraz pour aller s’établir à Ghedaref et Gallabat. Comme il commandait de grandes forces assez belliqueuses et que lui-même partageait leur courage, il demanda au calife l’autorisation d’entreprendre de petites campagnes contre l’Abyssinie, dont le roi n’avait pas répondu à l’aimable missive que le calife lui avait envoyée. Sous les ordres d’Arabi Dheifallah, les soldats attaquèrent les villages limitrophes, les détruisirent, tuèrent les hommes et firent les femmes prisonnières. Par la rapidité de leurs mouvements, pillant aujourd’hui ici, demain incendiant là, c’était un véritable fléau pour les Abyssins de la frontière. Cela ne les empêchait cependant pas d’entrer en relations commerciales avec Younis qui au fond leur était sympathique par sa bonhomie et les encourageait à venir en grand nombre vendre au marché, à l’entrée de la ville, les produits de leur pays tels que le café, le miel, la cire, des peaux de bœufs tannées, des oranges, des autruches et même des chevaux, des mulets et des esclaves. Un jour, qu’une forte caravane de marchands composée de Gheberda (Abyssins musulmans) et de Makada (Abyssins chrétiens) arrivait à Gallabat, Younis ne put résister à sa rapacité; sous prétexte que c’étaient des espions du Ras Adal, il les fit enchaîner et s’empara de tous leurs biens. Il envoya les prisonniers sous escorte à Omm Derman, où ce coup hardi fut considéré par la foule ignorante comme une grande victoire. Le calife, toujours prêt à augmenter le prestige et la gloire de ses parents, nomma Younis Ifrit el Moushrikin (diable des polythéistes) et Mismar ed Din (aigle de la foi). Younis avait eu soin de lui envoyer les plus jolies femmes, des chevaux et des mulets; c’est pourquoi avide de plus de victoires, il résolut de réunir l’armée d’Abou Anga à celle de Younis et de déclarer la guerre au roi Jean. En attendant il donna l’ordre à Younis de se tenir sur la défensive.

Abou Anga sur l’ordre du calife laissa 1500 hommes de ses troupes armées de fusils Remington à Othman woled Adam, nommé émir du Kordofan et du Darfour; avec le reste, il se rendit à Omm Derman. Jusqu’alors le sheikh Salih el Kabachi n’avait pas été attaqué à Bir Omm Badr. Sachant qu’un jour ou l’autre son tour viendrait, il envoya 50 de ses plus fidèles et meilleurs esclaves à Wadi Halfa avec une lettre réclamant l’appui du Gouvernement égyptien contre l’ennemi commun. Le Gouvernement accéda à la prière de son sheikh dévoué et remit à ses envoyés 200 fusils Remington, 40 caisses de munitions, 200 livres sterling et quelques beaux revolvers incrustés.

A cette époque un négociant allemand, Charles Neufeld séjournait à Wadi Halfa. Il avait fait la connaissance de Dheifallah Hogal, frère d’Elias Pacha, qui s’était récemment évadé du Soudan et lui avait appris qu’au nord du Kordofan se trouvait une énorme quantité de gomme dont les propriétaires n’avaient pu disposer à cause de la révolution et qu’on pourrait facilement apporter à Wadi Halfa avec l’aide du sheikh Salih. Attiré par la perspective de ce fort gain et avide d’aventures, Neufeld résolut de se joindre aux gens de Salih qui rentraient chez leur sheikh. Le Gouvernement auquel il avait promis un compte rendu sur l’état du Soudan, consentit à cette expédition aventureuse et Neufeld quitta Wadi Halfa avec la caravane au commencement de février 1887.

Abd er Rahman woled en Negoumi informé par ses espions du départ de la caravane fit surveiller toutes les routes. Malheureusement leur guide, d’ordinaire si sûr, s’égara et la caravane après de longs détours arriva près de la fontaine El Kab après avoir beaucoup souffert de la soif. Elle y rencontra les Mahdistes. On en vint aux mains et les gens de Salih, épuisés par la marche, succombèrent sous le nombre supérieur de leurs ennemis. Les uns furent tués, les autres faits prisonniers. Neufeld, au commencement du combat s’était retiré avec sa servante abyssine sur une colline non loin des combattants et se préparait à vendre chèrement sa vie. N’étant pas attaqué, il resta neutre.

Après la bataille, on lui offrit le pardon, qu’il accepta; il fut conduit à Dongola devant Abd er Rahman woled en Negoumi qui l’épargna pour l’envoyer au calife à Omm Derman, tandis qu’il fit exécuter tous les autres prisonniers. Depuis quelques jours déjà la nouvelle qu’un Européen avait été fait prisonnier et devait être amené ici m’avait été secrètement communiquée; c’est pourquoi, un matin, au commencement de mars 1887, je ne fus pas étonné quand une grande foule s’approcha de la maison du calife en criant et, que je vis au milieu d’elle un Européen sur un chameau. On disait partout qu’on amenait le pacha de Wadi Halfa. C’était Neufeld!