On le fit entrer pour le moment dans la rekouba couverte de paille destinée aux moulazeimie. J’observai les regards soupçonneux des espions placés auprès de moi par le calife et je feignis d’être entièrement indifférent à l’arrivée de cet Européen, attendant une meilleure occasion de m’approcher de lui, occasion qui ne tarda pas à s’offrir. Le calife Abdullahi convoqua le conseil ordinaire de la couronne, auquel assistait Nur Angerer qui venait du Kordofan et, à ma grande joie, il m’invita également à prendre place parmi ceux qui l’entouraient; je ne pus que murmurer à Nur Angerer: «Fais ton possible pour sauver cet homme.» Le calife raconta alors qu’un espion anglais avait été pris et nous ordonna, au sheikh Tahir el Migdob et à moi, de l’interroger.
Nous nous rendîmes dans la rekouba. Neufeld me salua avec joie en apprenant mon nom. Avec quelques paroles je l’avertis que le sheikh Tahir était le supérieur, qu’il devait s’adresser à lui et se montrer très soumis. Neufeld parlait très bien l’arabe, mais fit une mauvaise impression sur mon camarade par sa facilité d’élocution, et il fut bientôt d’avis de retourner vers le calife. Ce dernier lui ayant demandé ce qu’il pensait de cet homme, il répondit: «Sûrement, c’est un espion; il mérite la mort!»
«Et quelle est ton opinion?» me demanda le calife.»
«Pour l’instant je ne sais que ceci: cet homme est Allemand; il appartient donc à une nation qui n’a aucun intérêt en Egypte,» répondis-je. Le calife me regarda fixement et m’ordonna de parcourir quelques papiers consistants en correspondances insignifiantes et quelques listes de remèdes, puis en une lettre du général Stevenson adressée à Neufeld dans laquelle il lui permettait de se joindre à la caravane de Salih à condition de lui fournir un rapport détaillé sur l’état du Soudan. Je traduisis tout ce qui ne pouvait intéresser le calife, naturellement je ne fis pas mention que le général lui avait demandé un rapport sur le Soudan.
«Maître, dis-je, il ressort de ces papiers que cet homme est, comme il le disait au sheikh Tahir, un négociant autorisé par le Gouvernement à voyager pour son commerce.»
Le calife de nouveau me jeta un regard perçant et nous ordonna de sortir et d’attendre ses ordres. Pendant ce temps une grande foule s’était rassemblée et se ruait vers la rekouba pour voir le Pacha anglais! Bientôt des moulazeimie noirs sortirent de la maison du calife, conduisirent Neufeld hors de la rekouba, et lui lièrent les mains de sorte que le malheureux crut que sa dernière heure avait sonné; levant les yeux au ciel et murmurant une prière, il s’agenouilla sans qu’on lui eût ordonné; on le fit se relever. Les sons étouffés de l’umbaia se firent entendre comme au moment de chaque exécution. A ma grande satisfaction, Neufeld n’en parut pas émotionné. Sa pauvre servante se précipita hors de la rekouba et demanda dans son désespoir d’être tuée avec son maître, mais elle fut aussitôt repoussée. Le cadi et moi, du haut d’un tas de pierres, pouvions observer toute la scène; nous vîmes bientôt que le calife voulait jouer avec Neufeld la comédie du chat et de la souris et que pour le moment sa vie n’était pas en danger. Neufeld ne pouvait guère comprendre dans ce triste moment mes signes pour le tranquilliser. Quelques minutes après, le calife nous fit de nouveau appeler.
«Ainsi, tu veux qu’on tue cet homme, dit-il à Tahir.—Oui.—Et toi?» demanda-t-il à Nur Angerer. Celui-ci loua la bravoure que Neufeld venait de montrer et demanda sa grâce.
«Abd el Kadir, parle!» m’ordonna le calife.
«Maître, cet homme mérite peut-être la mort et un autre que toi le tuerait. Ta générosité et ta miséricorde le gracieront; il est, dit-il, mahométan et par ta grâce se fortifiera dans la foi.»
Le cadi Ahmed fut aussi de mon avis et le calife qui, dès le premier instant, n’en voulait pas à la vie de Neufeld, lui fit pour l’instant enlever ses chaînes et reconduire à la rekouba. «Mais, dit-il au cadi, qu’on le montre cette après-midi à la foule, sous la potence et qu’on le reconduise ensuite en prison. Quant à toi, ajouta-t-il en se tournant vers moi, tu n’as rien autre chose à faire avec lui!» Nous nous éloignâmes tous et malgré cette défense, j’informai Neufeld des ordres que j’avais entendu donner à son sujet. La foule enchantée vit en effet Neufeld cette après-midi là exposé près de la potence.