Le lendemain, le calife me fit appeler et me raconta qu’il avait appris d’une source certaine, par Abd er Rahman woled en Negoumi, que Neufeld était venu par ordre du Gouvernement, se joindre à Salih el Kabachi pour m’aider à fuir. Je lui déclarai que c’était un mensonge, comme le prouvaient les papiers et que le Gouvernement n’avait, du reste, aucun intérêt à tenter une pareille entreprise en ma faveur. Le calife feignit de croire mes protestations; mais sa méfiance envers moi se réveilla et pendant longtemps je fus puni comme d’habitude par sa manière d’être à mon égard.
Quelques jours après, le calife fit monter Neufeld sur un chameau, les deux pieds dans les fers, pour lui montrer une grande revue.
«Que penses-tu de mon armée?» dit-il à Neufeld.
«Ton armée est nombreuse, répondit-il, mais mal exercée; l’armée égyptienne est beaucoup plus disciplinée.»
Le calife qui n’appréciait pas la franchise le fit aussitôt reconduire en prison.
Othman woled Adam avait reçu l’ordre de faire prisonnier Salih ou de le tuer. Il prépara une expédition sous les ordres de son représentant Fadhl Allah Aglan et Gerger, sheikh des Ahamda, ennemi personnel de Salih leur fut donné pour guide. Le sheikh des Kababish avait quitté Bir Omm Badr se rendant vers l’est, dans les déserts de son ancien pays pour y attendre ses gens revenant de Wadi Halfa avec des secours. La nouvelle de leur défaite complète éloigna de lui quantité de ses soldats qui désespéraient du succès de leur cause. Le sheikh Salih n’ayant aucun espoir, privé du secours qu’il attendait de ses compatriotes ne pouvait plus opposer de résistance. Il s’enfuit donc avec sa famille et ses plus proches parents, mais fut rejoint par l’ennemi auprès d’une fontaine où il se reposait. A son approche, sentant qu’il ne pouvait lui échapper, il ordonna à ses esclaves d’étendre une peau sur laquelle il s’assit et attendit tranquillement la mort. Gerger sauta de cheval et lui tira un coup de pistolet dans la tête à bout portant.
Ainsi finit le dernier sheikh arabe fidèle au Gouvernement.
Au milieu de juin, la nouvelle nous parvint que Abou Anga était arrivé vers le Nil, à Dourrah el Khadra, avec 9 à 10000 soldats armés de fusils et avec autant de porteurs de lances; il serait à Omm Derman à la fin du mois. Le calife allait alors souvent à cheval vers l’ancienne ligne de défense Tabia Regheb Bey pour fixer le lieu de campement de l’armée d’Abou Anga et donner ses ordres en détail. Je devais habituellement l’y accompagner à pied. Dans une de ces excursions, je me blessai au pied de telle façon qu’il m’était fort difficile de le suivre. Le calife voyant que je boitais très bas, m’appela lorsqu’il fut descendu dans la maison de Fadhlelmola, loua ma patience et ma constance et me fit présent d’un cheval amené par Fadhlelmola lui-même avec ordre de m’en servir désormais dans nos courses.
Fin juin Abou Anga campait à deux heures d’Omm Derman. Il fut reçu de nuit et sans témoins chez le calife. L’entretien dura longtemps et après minuit seulement Abou Anga regagna ses quartiers. Avant le point du jour, les tambours de guerre annoncèrent que le calife voulait assister personnellement à l’entrée d’Abou Anga à Omm Derman.
En compagnie des émirs et d’une foule innombrable de curieux nous chevauchâmes à l’est du champ de manœuvres où on avait élevé une tente pour le calife et ses principaux officiers. Bientôt Abou Anga s’avança avec toute son armée au son des trompettes et des tambours et fit défiler deux fois ses troupes excitant ainsi l’enthousiasme du calife. Les émirs s’étant approchés, il appela sur leurs têtes la bénédiction de Dieu. Le camp fut envahi par la soldatesque chargée de butin et la ville opprimée se remplit d’une animation extraordinaire. Il y eut des noces et des festins, malgré les préceptes formels du Mahdi, mais avec le consentement secret du calife. Tout l’argent et les biens volés au Kordofan furent dépensés dans cette débauche.