Abou Anga avait apporté à son frère et seigneur de grandes sommes, des esclaves et des femmes; il distribua en outre de riches présents à ses amis et connaissances; à moi-même il me rendit mon ancien serviteur avec sa femme, mais ne reparla ni de mes chevaux ni des biens qu’on m’avait enlevés pendant mon arrestation.

La fête du Baïram qui suivit bientôt fut la plus grandiose que le calife ait jamais célébrée. Plus de 100000 croyants dirent la prière avec le calife sur le champ de manœuvres. Au milieu des cris fanatiques de son peuple, et pendant qu’on tirait le canon, le calife rentra chez lui. La foule excitée le suivit dans un enthousiasme insensé de sorte que beaucoup d’hommes et même de chevaux furent écrasés dans cette cohue.

L’émir Merdi Abou Rof de la tribu de Djihena avait reçu l’ordre de venir faire le pèlerinage à Omm Derman avec sa tribu et ses troupeaux; n’ayant pas obéi, il allait expier sa désobéissance d’une façon exemplaire.

Une grande partie de l’armée d’Abou Anga sous le commandement de Zeki Tamel, Abdallah woled Ibrahim et Ismaïn Delendook marcha contre les Djihena pour les anéantir. Cette tribu appelée aussi «les Arabes d’Abou Rof» était célèbre par la beauté de ses esclaves des deux sexes ainsi que par ses chameaux et ses troupeaux qui passaient pour superbes. La réputation de leur richesse ne répondait pas à celle de leur bravoure; on disait d’eux: «Djihena el’aoul, ashra fi zaoul, (dix enfants Djihena valent un homme)». Les émirs Merdi Abou Rof et Mohammed woled Malik succombèrent en combattant; la plus grande partie de la tribu chercha le salut dans la fuite et fut presque entièrement détruite. Les jeunes femmes et les enfants furent envoyés au calife et les rares survivants à Omm Derman où ils menèrent une triste vie comme porteurs d’eau et tresseurs de nattes de palmier. Leurs riches troupeaux se vendirent à Omm Derman où les prix baissèrent tellement que les bœufs ou les chameaux qu’on payait autrefois 40 à 60 écus, n’en valaient plus que 2 ou 3. Après la destruction des Djihena, Abou Anga reçut l’ordre d’aller d’Omm Derman à Gallabat pour prendre le commandement général des troupes. Les armées du sud à Abou Haraz l’accompagnèrent et il arriva à destination juste à temps pour sauver Younis.

Un messager ordinaire de Younis s’était fait passer pour Jésus-Christ et avait trouvé beaucoup d’adeptes. Les uns croyaient en lui, d’autres étaient fort mécontents de Younis qui devenait de plus en plus rapace et ne respectait même pas la propriété de ses sujets. Ils désiraient tous un changement de n’importe quelle nature. Onze des premiers émirs, parmi lesquels le commandant de l’arsenal, résolurent de proclamer le nouveau Jésus et d’assassiner Younis. Le jour de l’exécution du projet était déjà fixé quand Abou Anga arriva à Gallabat.

En peu de temps, (car grâce à sa générosité il avait beaucoup d’amis), il eut connaissance du complot et des conspirateurs et les fit arrêter. Younis, qui n’en connaissait pas le véritable motif, vint se plaindre à Abou Anga de cette arrestation et lui en demander la cause. «Ils voulaient t’assassiner,» répliqua simplement Abou Anga. Conduits devant le cadi, les conspirateurs avouèrent tout. Leur chef déclara même expressément être Jésus, ce que chacun devrait finir par reconnaître, s’il en doutait encore. Abou Anga envoya Mohammed woled esh Sherteia comme messager extraordinaire à Omm Derman pour demander des instructions sur cette affaire. Le calife bouleversé par cette nouvelle voulut la tenir secrète. Il convoqua aussitôt son frère Yacoub et le cadi Ahmed et tint conseil avec eux. On décida l’exécution de tous les conspirateurs. J’avais appris en confidence l’histoire par Mohammed woled esh Sherteia à qui il fut défendu de s’éloigner de la maison du calife. Le même jour il reçut l’ordre de se rendre à Gallabat porteur de l’arrêt de mort. Deux jours plus tard, le calife réfléchissant que l’exécution commune de onze émirs, qui presque tous appartenaient aux tribus occidentales ferait une forte mauvaise impression, et produirait surtout une influence fâcheuse en ce qui le concernait sur leur nombreuse parenté, changea la sentence et leur envoya promptement leur grâce par des cavaliers bien montés. Cependant il n’était guère possible malgré la diligence faite de rejoindre ceux qui étaient partis deux jours auparavant. Lorsque les messagers arrivèrent à Gallabat, les délinquants étaient pendus au gibet. Tous étaient morts sans résistance pour leur Jésus. Younis, en qualité de parent du calife, ne s’était soumis que forcé à Abou Anga qu’il considérait comme un esclave quoiqu’il fût plus brave et plus généreux que lui-même et il lui reprocha sa précipitation.

Ce fait amena entre ces deux hommes une dissension qui fit perdre la place à Younis; il dut revenir à Omm Derman et faire journellement ses dévotions au premier rang dans la mosquée.

Abou Anga rassembla ses forces pour venger la défaite d’Arbab. Jamais le calife Abdullahi n’avait encore réuni une armée aussi forte. D’après les listes envoyées à Omm Derman, Abou Anga disposait d’environ 15000 fusils, 45000 porteurs de lances et de 800 chevaux. Il marcha donc avec cette armée contre le Ras Adal en passant par le mintik (défilé). On ne sait pas encore jusqu’à ce jour pourquoi les Abyssins n’attaquèrent pas l’ennemi dans les gorges ou dans les chemins de la montagne où les armes à feu n’auraient été d’aucune utilité. Là, ils auraient pu forcer les Mahdistes à la retraite et leur auraient fait subir de grandes pertes. On peut seulement supposer que les Abyssins éblouis par leur victoire sur Arbab étaient trop sûrs du succès. Ils voulaient peut-être attirer l’ennemi dans le pays, puis lui couper la retraite et l’anéantir.

Le combat eut lieu dans la plaine de Debra-Sin. Ras Adal disposant d’à peine 2000 mauvais fusils avait pris une forte position; mais il laissa le temps à Abou Anga de ranger ses soldats en bataille. Alors les Abyssins prirent l’offensive, repoussés ils renouvelèrent l’attaque mais durent se retirer une seconde fois avec des pertes considérables. Lorsqu’ils furent épuisés et découragés, Abou Anga avec toute son armée prit l’offensive et remporta une brillante victoire.