Les Abyssins trop confiants avaient choisi un emplacement derrière lequel coulait une rivière, et où leurs soldats atteints par les balles d’Abou Anga trouvèrent la mort. Les cavaliers abyssins seuls se montrèrent supérieurs à ceux d’Abou Anga mais, cernés par l’infanterie, ils durent bientôt se retirer. Le Ras Adal se sauva avec eux.

Sa femme et sa fille firent partie du butin d’Abou Anga victorieux. Tout le pays d’Amhara était ainsi tombé entre ses mains. Il marcha sur Gondar avec l’espoir d’y trouver de riches trésors mais fut cruellement déçu. Sauf de grandes provisions de café, de miel et de cire, choses non transportables, il ne trouva rien qui fut digne d’être enlevé. Il jeta par la fenêtre d’un bâtiment en pierre, bâti disait-on par les Portugais, un vieux prêtre copte, mit le feu à Gondar et retourna à Gallabat saccageant et massacrant tout sur son chemin.

Son butin consistait en milliers de femmes, de jeunes filles et de petits garçons abyssins qu’il faisait chasser devant lui à coups de fouet. Il en fit transporter une grande partie à Omm Derman. Des centaines moururent en chemin par suite des fatigues ou du mauvais traitement. La route de Gallabat à Abou Haraz était jonchée de cadavres. La fille et le jeune fils du Ras Adal se trouvèrent parmi les morts.

Le calife ordonna à Abou Anga de fortifier Gallabat, car, malgré la victoire, il craignait la vengeance de l’ennemi. Mais Abou Anga mourut subitement, âgé de 52 ans. Son genre de vie l’avait rendu très gros et il souffrait beaucoup des maux que produit cet état, et qu’il voulut guérir lui-même au moyen d’une racine vénéneuse (fassel kilgo) venant de Dar Fertit.

Un jour, sans doute, après avoir pris une trop forte dose de son remède, on le trouva mort sur son angareb. Avec lui disparut le meilleur général des Mahdistes. Quoique ancien esclave, il avait su gagner l’affection de beaucoup de personnes par sa générosité et sa magnanimité, l’estime de tous par sa sévérité et sa justice et avant tout par sa bravoure personnelle. Ses gens regrettèrent ce maître juste, bien que fort sévère, et l’ensevelirent dans sa maison construite en briques rouges. Beaucoup de ses serviteurs et esclaves l’honorèrent comme un saint.

Tandis qu’Abou Anga marchait vers l’est, Othman woled Adam avait reçu de son cousin, le calife, l’ordre de se diriger sur Shakka dans le Darfour. Le Kordofan n’avait pas besoin de garnison. Le sheikh Salih des Kababish était tombé, le pays de Djouma était abandonné; les Djauama sur l’ordre du calife avaient émigré à Omm Derman et les montagnes méridionales avaient été dévastées par Abou Anga. Karam Allah qui avait été chassé du Darfour par le sultan Youssouf s’était retiré à Shakka et vexait les Arabes Risegat par des prétentions difficiles à satisfaire, jusqu’à ce que ceux-ci, voyant qu’il n’était pas tout puissant, se révoltèrent enfin. Ils lui firent la guerre avec succès de sorte qu’à la fin Korgosaui et lui, manquant de munitions tous les deux, furent enfermés, le premier à Njelela, le second à Shakka.

Ils demandèrent du secours au calife qui voulait non pas les perdre, mais les affaiblir. Othman woled Adam dut donc se rendre à Shakka. Les Arabes Risegat n’en voulaient qu’à la personne de Karam Allah et non au calife; mais ils reçurent l’avis écrit de suspendre les hostilités ce qu’ils firent à contre-cœur par crainte d’Othman. Ils haïssaient Karam Allah parce qu’il avait entre autres choses attiré dans sa zeriba, sous prétexte de conclure la paix, huit de leurs sheikhs et les avait tués.

Othman ne précipita pas tant son départ à cause de Karam, mais plutôt à cause du sultan Youssouf qui, depuis longtemps déjà, avait omis d’expédier les envois habituels de chevaux et d’esclaves et montrait des velléités d’indépendance.

Après avoir sorti Karam de sa dangereuse situation et fait espérer aux Arabes qu’il donnerait suite à leurs plaintes contre Karam après l’occupation du Darfour, il marcha contre Dara avec des munitions suffisantes et les soldats de Karam, en tout environ 5000 fusils, et invita par écrit le sultan Youssouf, à le rejoindre. Celui-ci refusa l’invitation sous prétexte qu’il n’osait se montrer après qu’Othman s’était allié avec son ennemi personnel Karam Allah. Youssouf avait concentré ses forces à Fascher et laissa attaquer Othman à Dara par son général Saïd Mudda. Othman réussit après un rude combat à repousser cette attaque, ainsi qu’une seconde, qui eut lieu huit jours plus tard, et fut entreprise par Rahmat Djamo, le vieux vizir du sultan Husein Ibrahim.

Si le sultan Youssouf n’avait pas divisé son armée et attaqué l’ennemi à Dara, il aurait remporté la victoire et le Darfour lui aurait pour toujours appartenu. Malheureusement il avait divisé ses forces entre Mudda et Rahmat et ainsi affaibli la confiance de ses soldats, ce que ses adversaires remarquèrent. Il fut défait dans un combat décisif qu’Othman livra à Woad Berag au sud de Fascher. Il s’enfuit avec quelques soldats mais fut rejoint dans sa fuite et tué à Kabkabia.