Les grandes richesses de Fascher, surtout les immenses provisions de marchandises des négociants de Fezzan et de Wadaï tombèrent entre les mains des vainqueurs et de cette façon les Mahdistes, à la fin de janvier 1888, rentrèrent en possession du Darfour qu’ils avaient presque perdu, ce même mois où Abou Anga remportait une grande victoire sur les Abyssins. Comme les habitants du Darfour étaient très dévoués à leur dynastie, des difficultés étaient de ce côté-là à craindre pour l’avenir, c’est pourquoi Othman woled Adam fit exécuter tous les hommes issus de sang royal des For ou les envoya chargés de chaînes à Omm Derman où ils furent encadrés entre les moulazeimie, mais traités comme esclaves. Les femmes de sang royal furent au contraire mises à la disposition du calife comme cinquième (chums) du butin.

Celui-ci choisit celles qui lui plaisaient pour son propre harem et partagea les autres entre ses partisans. Il accorda la liberté seulement aux deux vieilles sœurs du sultan Ibrahim, Miram Ija Basi et Miram Bachita. Cette dernière était la femme d’Ali Khabir demeurant à Omm Derman à ce moment-là.

Pendant que ces événements se déroulaient à l’orient et à l’occident du royaume, le calife gouvernait à Omm Derman avec sa sévérité habituelle remplie de méfiance. Grâce à son frère Yacoub qui avait répandu un grand nombre d’agents secrets en ville et à la campagne, il était toujours bien renseigné sur l’état des esprits. Malheur à ceux qui exprimaient des doutes sur la mission divine du Mahdi et de son successeur.

Un marin laissa échapper une fois des doutes à ce sujet; son accusateur, un fanatique Arabe Baggara ne pouvant produire des témoins sans lesquels une condamnation semblait impossible, le calife lui-même fit croire au malheureux par l’intermédiaire du cadi qu’ils avaient été trouvés, mais qu’il pourrait se sauver s’il avouait avant leur comparution. Le marin se laissa prendre au piège, avoua et fut condamné à mort. Le calife déclara que si les insultes n’avaient atteint que lui seul et n’avaient pas visé la sainte personne du Mahdi, il aurait gracié le coupable. Au milieu d’un déploiement tout particulier de forces et d’un grand apparat solennel le condamné fut décapité par le bourreau en chef Ahmed Dalia, en présence du calife assis sur sa peau de prière.

Un ancien fakîh, nommé Nur en Nebi (lumière du Prophète) qui jouissait d’une grande considération à cause de sa grande piété, avait l’habitude de recommander à ses auditeurs de tenir fermement à la vieille et véritable foi et de ne pas se laisser séduire par les doctrines nouvelles. Yacoub fut lui-même son dénonciateur.

L’homme pieux fut saisi et avoua franchement être bon musulman mais non partisan du Mahdi. Condamné à mort par les juges sur un signe du calife, il fut chargé de chaînes, traîné sur la place du marché au milieu des cris étourdissants de la foule, puis pendu. Je ne puis me rappeler sans étonnement la physionomie tranquille et souriante de cet homme qui avait affronté la mort avec assurance pour ses convictions. Plusieurs centaines de maisons dans le voisinage de celle de l’hérétique furent mises au ban et leurs habitants jetés dans la prison commune et enchaînés; plus tard, grâce à Ibrahim Adlan, ils furent peu à peu remis en liberté. Une proclamation du calife rendit dès lors chacun responsable des actes de son voisin. Une punition sévère menaçait celui qui ne dénonçait pas immédiatement toute irrégularité politique ou religieuse.

Il fit mettre dans les fers et dépouiller de leurs biens, sur un simple soupçon, beaucoup d’habitants d’Omm Derman.

Il préparait un nouveau coup qui devait augmenter en même temps ses finances. Il expliqua à ses cadis que tout bateau voguant sur les eaux du Nil était de droit ranima (butin). Les propriétaires, disait-il très justement, n’avaient d’abord pas du tout, et plus tard pas sincèrement soutenu le Mahdi lorsqu’il séjournait dans le Kordofan. Ils n’avaient pas attaqué les vapeurs turcs qui sillonnaient le fleuve mais au contraire, les avaient aidés par des livraisons de bois et de céréales dans les diverses stations du fleuve.

Tous les bateaux du Nil devaient être confisqués. Les cadis furent naturellement du même avis et lorsque le lendemain ils reçurent d’Ibrahim Adlan une lettre demandant si les bateaux étaient propriété de l’état, les juges répondirent affirmativement, en fondant leur jugement sur les écrits du Mahdi d’après lesquels les propriétaires de bateaux, vu leur conduite, comptaient parmi les mochalifin (rebelles). Ce manifeste fut lu à la foule en présence du calife, mais celle-ci ne put s’empêcher de dire d’un ton moqueur que les bateaux qui n’allaient pas sur l’eau et n’avaient pas été construits avec le bois des forêts qui, comme on le sait, appartenaient toutes au Mahdi, faisaient exception à cette nouvelle loi. Ces 900 bateaux environ d’une capacité de 40 à 1000 quintaux furent livrés au Bet el Mal et servirent à Ibrahim Adlan soit à transporter des céréales du Gouvernement, soit à être loués à des personnes de confiance contre un paiement annuel. Quant aux anciens propriétaires, la plupart des Djaliin et des Danagla, ruinés par ce vol, personne ne s’en inquiéta.