Le calife voulant alors donner au peuple une preuve de son dévouement au Mahdi, résolut de lui élever un mausolée qui n’aurait pas son pareil dans tout le pays. La vanité était le principal mobile de ce projet, car il voulait que ce monument magnifique rappelât continuellement au peuple son maître et qu’il pût lui-même considérer sans cesse ce signe de son pouvoir.
Le projet de ce monument était l’œuvre d’un ancien architecte, employé du Gouvernement. L’opinion publique en attribua tout le mérite au calife.
La pose de la première pierre se fit en grande pompe. Le calife donna lui-même le premier coup de pioche et plus de 30000 personnes l’accompagnèrent vers le fleuve pour porter les pierres entassées là sur l’emplacement de la construction. L’architecte lui-même en porta une sur ses épaules. L’enthousiasme était grand suivant l’habitude et amena des accidents, mais ceux qui furent blessés dans cette cohue incroyable, furent considérés comme heureux de souffrir pour une si noble cause.
L’année suivante, le monument fut terminé avec beaucoup de peine mais à peu de frais. Le calife prétendait que les anges du ciel coopéraient à ce travail, ce qui fit dire à un Egyptien dont les compatriotes devaient exécuter les travaux de maçonnerie et, qui murmuraient parce qu’ils ne recevaient aucune indemnité: «Ne vous plaignez pas davantage; puisque vous êtes les anges du calife, vous n’avez besoin ni de manger ni de boire et par suite ni de paiement.» Si le calife avait entendu ces paroles, le plaisant les aurait payées de sa tête.
Je me trouvais comme toujours dans le voisinage immédiat du calife qui, un jour, pour me prouver son bon vouloir, me fit cadeau d’une jeune fille abyssinienne. La malheureuse avait vu assassiner sa mère et son frère, avait été éloignée à coups de fouet des corps de ceux qu’elle aimait, et amenée en captivité. Quoiqu’elle ne fût pas traitée en esclave par mes gens, car tous firent leur possible pour alléger son sort et l’égayer, elle ne cessa de toujours penser à ses parents et à sa patrie jusqu’à ce que la mort vint la délivrer de ses peines.
Le Père Ohrwalder me rendait quelquefois visite, en secret, mais nous devions user de prudence dans ces occasions-là de peur que le calife n’en fût informé. Nous parlions alors de notre patrie, des membres de notre famille, de la triste vie que nous menions, mais jamais nous ne perdîmes l’espérance d’un heureux changement de notre sort. Ces rares moments d’entretien étaient les seuls rayons de soleil dans notre pénible existence.
Abou Gerger qui commandait à Kassala avait rejoint Osman Digna pour le soutenir dans ses combats et avait remis le commandement de Kassala à Hamed woled Ali; il fut appelé ensuite à Omm Derman pour rendre compte des tribus arabes de l’est. Il arriva un soir et le calife le reçut immédiatement. Lorsqu’il quitta son maître après un long entretien, il me salua en passant et me dit à la hâte qu’il venait de remettre au calife une lettre de ma patrie. Quelques instants après, le calife me fit appeler et m’informa que le commandant de Souakim avait envoyé à Osman Digna une lettre provenant sans doute de ma famille et qu’il l’avait fait parvenir ici.
En me la remettant il m’ordonna de l’ouvrir et de lui en dire le contenu.