Mes mains tremblaient; je pouvais à peine respirer, je parcourus rapidement la lettre et lus les inquiétudes éprouvées par mes frères et sœurs, je lus la mort de ma chère mère qui, trompée dans l’espoir de me revoir, avait dû mourir en grande peine. Le calife s’impatientait et me demanda à plusieurs reprises quelles étaient ces nouvelles. «Cette lettre vient de mes frères et sœurs, lui dis-je, je vais te la traduire.»
Il n’y avait aucune raison de lui en rien cacher et je lui racontai combien ma famille désirait me revoir et était prête à tous les sacrifices pour me faire reconquérir ma liberté; mais lorsque j’en vins à la mort de ma mère bien-aimée, il me fut difficile de continuer. Je lui dis que mon absence avait assombri ses derniers jours et qu’elle avait toujours prié Dieu pendant sa maladie pour que nous puissions nous revoir, que sa prière n’avait pas été exaucée et que cette lettre m’apportait ses adieux et sa bénédiction maternelle. J’étais en proie à une angoisse poignante; le calife m’interrompit et je pus alors rassembler mes esprits.
«Ta mère ne savait pas, dit-il, que je t’honore plus que toute autre personne, sans quoi elle n’aurait pas eu d’inquiétudes à ton sujet. Cependant il t’est défendu de porter son deuil, elle est morte chrétienne et n’a cru ni au Prophète ni au Mahdi! Elle était infidèle et ne peut espérer en la miséricorde de Dieu.»
Le sang me monta à la tête, je me contenais avec peine tout en continuant ma lecture. On me demandait aussi de mes nouvelles et comment, avec la permission du calife, je pourrais reconquérir ma liberté ou au moins correspondre avec eux.
«Écris-leur qu’ils viennent ici, tes frères au moins, ou l’un d’eux, me dit le calife lorsque j’eus fini, je les honorerai et ne les laisserai manquer de rien—cependant je t’en reparlerai.»
Il me congédia. Mes camarades qui avaient appris que j’avais reçu une lettre, m’accablèrent de questions. Je répondis évasivement et lorsque le calife se fut enfin retiré, je courus chez moi.
Je me jetai sur mon angareb; mes serviteurs paraissaient effrayés de mon air égaré et je leur dis de s’en aller. Pauvre mère! Je ne devais plus te revoir! Comme ses traits revenaient à ma mémoire! Je me souvenais exactement de ses dernières paroles: «Mon fils, mon Rodolphe, ton esprit aventureux t’entraîne dans le monde. Tu vas dans des pays éloignés et inconnus. Un temps viendra où tu désireras, peut-être en vain, retourner vers nous.» Comme ses paroles s’étaient réalisées. Pauvre bonne mère! Alors je me mis à pleurer et à sangloter non sur ma position, mais à cause de la perte irréparable que je venais de faire.
Le lendemain le calife me fit traduire encore une fois la lettre dans tous ses détails. Il m’ordonna de répondre immédiatement et de faire savoir à ma famille, combien je me trouvais heureux. Je fis ce qu’il désirait et en tout louant le calife, je me disais heureux de pouvoir rester auprès de lui.