Je mis entre guillemets toutes ces phrases et les autres remarques du même genre et écrivis au bas que tout mot placé entre guillemets devait se prendre dans le sens contraire. Je priai mes frères et sœurs d’écrire en arabe une lettre de remerciements au calife et de lui envoyer une malle avec un nécessaire de voyage comme présent. Ils pouvaient m’envoyer à moi personnellement 200 livres sterling, une douzaine de montres et autres objets pour faire des cadeaux. Les émirs qui devaient venir très ponctuellement aux heures de prières devaient apprécier beaucoup les montres. Enfin, je demandai encore une traduction du Coran en allemand leur recommandant d’attendre pour le moment jusqu’à ce que j’aie trouvé les moyens de nous réunir. Je leur dis d’expédier ce que je les priais de m’envoyer par le consul-général d’Autriche-Hongrie au Caire au gouverneur de Souakim qui les ferait parvenir à Osman Digna. Je remis ma lettre au calife qui la donna à des messagers allant chez Osman Digna en leur recommandant de l’expédier à Souakim.

Peu de temps avant d’avoir reçu des nouvelles de ma famille, j’eus à déplorer la mort de Lupton. Occupé à l’arsenal de Khartoum, il avait été obligé de renoncer à sa place pour cause de santé, depuis quelques mois. Il était retourné à Omm Derman et se trouvait dans la misère lorsque son ami Salih woled el Haggi Ali revint du Caire et lui apporta de l’argent de la part de sa famille. Haggi Ali selon l’usage du pays, ne négligea naturellement pas de retirer tout le profit possible de cette affaire. Il avait avancé autrefois 100 écus à Lupton et reçu en échange un chèque de 200 livres sterling sur son frère. Le chèque fut payé au Caire et Lupton reçut encore 300 écus, le reste de 800 écus environ, fut retenu modestement par Haggi Ali pour sa peine. Lupton fut cependant fort heureux, car cet argent le tirait d’embarras pour longtemps et surtout parce qu’il lui semblait d’être maintenant en relation directe avec sa famille et qu’il espérait obtenir sa liberté par son intercession. Malheureusement ses espérances ne se réalisèrent pas.

Un samedi matin qu’il m’accompagnait chez moi en sortant de la Djami, il me demanda à qui il pourrait confier ses 300 écus. Il était obligé d’être extrêmement économe pour ne pas être soupçonné d’avoir des relations avec l’Egypte. Nous tînmes conseil, parlâmes de la patrie et de nos espérances. Il regardait l’avenir avec beaucoup plus de confiance que d’habitude, mais se plaignait d’indisposition et de violentes douleurs dans le dos.

Vers midi nous nous séparâmes; le mardi soir il m’envoya chercher par un serviteur me faisant dire qu’il était malade. Le messager m’apprit que son maître était en proie à une fièvre violente et gardait le lit depuis trois jours. Je promis d’y aller aussitôt que possible et fis part au calife de la maladie de Lupton en lui demandant la permission de lui rendre visite.

Le calife, étant justement de bonne humeur, me donna l’autorisation de passer la journée du lendemain auprès du malade. Mais, à mon arrivée, Lupton n’était déjà plus qu’un mourant. Il souffrait du typhus et non de la fièvre comme me l’avait dit son domestique. La maladie était déjà arrivée à un degré tel qu’il me reconnut à peine; pendant quelques instants de lucidité, il me pria d’avoir soin de sa fille. Il parla aussi de ses parents en phrases incohérentes, délirant souvent; cependant je pus comprendre que c’étaient des adieux que je devais porter si je réussissais à m’échapper d’ici. Vers midi il mourut sans avoir repris entièrement connaissance. C’était le 8 Mai 1888.

Nous lavâmes son cadavre, l’enveloppâmes dans un linceul et le portâmes à la mosquée, où les prières des morts furent dites. Il fut enseveli dans un cimetière près du Bet el Mal en présence du Père Ohrwalder, de la majorité de la colonie grecque et des indigènes qui l’aimaient et le respectaient à cause de son caractère noble et modeste.

Avec la permission du calife je réglai la succession du défunt et remis sa petite fortune à un marchand grec de confiance, afin que sa fille Fanny put être à l’abri du besoin. En outre, je réussis à placer à l’arsenal un jeune nègre qu’il avait élevé jusqu’à ce jour, ses gages furent payés à l’orpheline.

Sa mère Zenouba se remaria deux ans après avec Hasan Zeki, médecin égyptien; j’essayai en vain plusieurs fois de séparer l’enfant de sa mère pour l’envoyer faire son éducation en Egypte, à la première occasion. Toutes deux refusèrent obstinément de se quitter. Dans ces circonstances, il est facile de comprendre que la jeune fille bien que née d’un père européen vécut dès lors comme une indigène et refusa toujours de s’éloigner de sa patrie et de ses amis. L’eût-on d’ailleurs forcée d’aller en Europe, dans un milieu totalement différent du sien, elle eût été malheureuse.

Le calife était tout particulièrement de bonne humeur, pendant que ces événements se déroulaient. Après la soumission du Darfour, il avait donné l’ordre qu’on employa tous les moyens possibles pour que les tribus arabes entreprissent un pèlerinage à Omm Derman de force ou de plein gré.

Maintenant il recevait la nouvelle d’Othman, que la tribu entière du calife, les Taasha, qui comprenait plus de 24000 hommes propres au combat, s’était décidée volontairement à venir à Omm Derman avec leurs familles et leurs troupeaux et qu’une partie était déjà arrivée à Fascher.