Après la mort d’Abou Anga, Zeki Tamel de la tribu des Taasha, un de ses officiers, avait été nommé commandant. Il s’était hâté de terminer la forteresse commencée précédemment. L’armée fut, comme sous Abou Anga, partagée en cinq divisions, sous les ordres de Ahmed woled Ali, d’Abdallah Ibrahim, d’Hamada, un frère d’Abou Anga et de Zeki lui-même, qui s’était réservé le commandement des moulazeimie, comme on les nommait, au nombre d’environ 2500 hommes, tandis que les anciennes troupes de Younis étaient sous les ordres d’Ibrahim Dheifallah.
On avait une grande frayeur des troupes supérieures en nombre des Mahdistes qui s’avançaient et on travailla fièvreusement à préparer les forteresses. Le roi Jean avait partagé son armée en deux parties, l’une se composait de sa propre tribu, celle du Tigré et des gens du roi Ménélik, sous les ordres du Ras Aloula; l’autre de la tribu des Amhara, sous le Ras Barambaras. Ils campèrent à une portée de canon de Gallabat et s’élancèrent à l’assaut dès le lendemain. La forteresse de Gallabat, qui avait un pourtour de plusieurs lieues n’était gardée que d’une façon très faible par les troupes de Zeki; les Amhara, bien informés par leurs espions, attaquèrent le côté ouest, faiblement occupé seulement par Ahmed woled Ali et purent forcer l’enceinte après une courte résistance. Pendant que le reste des troupes de la garnison s’occupait des autres côtés de la forteresse contre les ennemis qui donnaient l’assaut du dehors, les Amhara, avides de butin, commencèrent aussitôt le pillage, afin de profiter immédiatement de leur succès partiel. S’ils avaient pénétré dans l’intérieur des lignes de la forteresse, et attaqué par derrière les défenseurs qui se trouvaient encore sur tous les autres points, ils auraient réussi sans doute avec l’aide de leurs compatriotes attaquant du dehors, à s’emparer complètement de la forteresse. Mais ils ne désiraient pas autre chose que le butin et, satisfaits de ce côté, ils quittèrent bientôt la ville, richement chargés des biens pillés et chassant devant eux des femmes et des enfants. Bientôt après leur entrée dans la forteresse, le roi Jean qui se tenait sous sa tente reçut la nouvelle que les Amhara, auxquels il avait souvent reproché leur lâcheté, avaient réussi à prendre d’assaut la forteresse tandis que sa propre tribu, celle du Tigré, n’avait encore obtenu aucun succès. Irrité de la faiblesse de ses hommes, il se fit porter sur son siège doré et richement orné de tapis et de coussins, au milieu des rangs des siens en train de combattre. Les Mahdistes dont l’attention fut attirée par son apparition, par sa suite nombreuse et étincelante d’or et de velours, concentrèrent alors leur feu sur ce groupe trop visible. A peine arrivé à portée du tir, le roi fut frappé d’une balle qui lui brisa le bras droit et pénétra dans le corps. Quoique cet homme célèbre par sa bravoure fit appel à toute son énergie pour déclarer sa blessure légère, il s’affaissa cependant au bout de quelques instants sur sa couche, et fut emporté hors des lignes de combat par sa suite qui avait éprouvé de fortes pertes. La nouvelle de sa blessure se répandit rapidement dans les rangs des combattants qui se retirèrent effrayés quoiqu’ils fussent bien plus près du succès qu’ils ne le supposaient. Le soir du 9 mars 1889, le roi Jean succomba à sa blessure mortelle. Bien qu’on s’efforçât de cacher sa mort, elle fut cependant bientôt généralement connue et fut cause que les Amhara levèrent leur camp dans la nuit même, laissant leur butin, et retournèrent dans leur patrie. Le Ras Aloula, comme chef suprême du Tigré, nomma Heilou Mariam régent provisoire. Comme ce dernier craignait que des troubles n’éclatassent parmi ces hordes indisciplinées, à la suite de la mort de leur roi et qu’il estimait que sa présence dans sa patrie était maintenant nécessaire, il donna l’ordre de la retraite.
Les Mahdistes attendirent avec anxiété, à l’aube du jour suivant, la nouvelle attaque des Abyssins. Ils virent alors, à leur grande surprise, lorsque le soleil fut levé, que les tentes blanches avaient disparu. Zeki Tamel envoya aussitôt, en reconnaissance, des cavaliers qui revinrent bientôt après avec la bonne nouvelle que les Abyssins s’étaient tous retirés et que le roi Jean avait été tué. Alors on tint conseil et comme l’ennemi avait emmené avec lui des milliers de femmes et d’enfants des Mahdistes, on résolut de le poursuivre. Le lendemain, lorsque les Abyssins, qui avaient campé à environ une demi-journée de marche de distance, étaient en route avec le gros de l’armée, tandis qu’Aloula et Heilou Mariam, le Négus provisoire étaient sur le point de plier leurs tentes, ils furent subitement attaqués par les Mahdistes. Heilou Mariam tomba à l’entrée de sa tente, tout à côté du sarcophage en bois dans lequel se trouvait le cadavre embaumé du roi Jean. Le Ras Aloula se retira avec les siens, tout en combattant, et dut abandonner le camp à ses ennemis. Ceux-ci ramassèrent un riche butin en mulets, tentes, café, etc. Mais la plus grande partie de leurs femmes était déjà loin avec les Abyssins partis en avant. Dans la tente de Heilou Mariam on trouva la couronne du roi Jean (on ne sait si c’était la couronne impériale abyssine, car elle n’était qu’en argent doré), de même que son épée et un autographe adressé par S. M. la reine d’Angleterre au Négus.
Bien que les forces des Abyssins, soit dans leur attaque contre la forteresse, soit dans le combat du jour suivant, qui fut livré plutôt avec l’arrière-garde, n’eussent pas été sérieusement entamées, la victoire des Mahdistes passa pour complète à cause de la mort de leur ennemi, le roi Jean. Les compétitions au trône rompirent l’unité. Les Italiens, qui déjà depuis le commencement de 1885, s’étaient emparés de Massaouah occupèrent aussi les provinces voisines de l’Abyssinie. Ainsi les Mahdistes non seulement commencèrent à se sentir complètement en sûreté à Gallabat, mais encore firent à différentes reprises des expéditions dans les provinces voisines appartenant aux Amhara, enlevant quelquefois du butin, mais éprouvant aussi souvent de grandes pertes.
En même temps que la forteresse de Gallabat fut en grand danger d’être anéantie par le roi Jean, Othman woled Adam était également dans une position difficile. Après la mort du sultan Youssouf, il avait dispersé ses troupes dans tout le Darfour et s’était mis à piller le pays d’une manière régulière. Les commandants de ses détachements se rendirent coupables des plus grandes exactions. Les troupeaux, les femmes et les enfants furent déclarés de bonne prise et emmenés de force à Fascher, ce qui réduisait les populations au désespoir. C’est ainsi qu’ils s’avancèrent vers l’ouest jusqu’à Dar Tama en répandant l’incendie, semant la crainte et la terreur parmi les indigènes.
Un jour, un jeune homme venu d’Omm Derman, et appartenant probablement à une des tribus de la vallée du Nil, et que les tyrans avaient chassé de sa patrie, était assis à Dar Tama, à l’ombre d’un figuier sauvage lisant le Coran, lorsque quelques-uns de ces malheureux qui avaient été dépouillés de tout, arrivèrent auprès de lui et lui exposèrent leurs souffrances. Les Mahdistes, à peine entrés dans le village voisin, avaient enlevé leur bétail et allaient maintenant s’emparer des femmes et des jeunes filles pour les emmener avec eux sous prétexte qu’ils ne s’étaient pas rendus en pèlerinage à Fascher comme on le leur avait ordonné.
«De quoi vous plaignez-vous? Pourquoi ne prenez-vous pas les armes? Pour qui donc voudriez-vous combattre, si ce n’est pas pour vos femmes et vos enfants? leur répondit le jeune homme; ne savez-vous pas que celui-ci qui meurt pour sa femme, pour ses enfants et pour sa patrie, entre dans le royaume des cieux?»
Ses paroles furent comme une étincelle dans un baril de poudre. Ces gens, qui se contentaient auparavant de se plaindre et de se lamenter, se hâtèrent alors de retourner dans leur village, comme si une révélation venait de leur être faite, et exigèrent la libération de leurs familles. Comme on la leur refusait, ils les reprirent en combattant. Tous les Mahdistes tombèrent dans ce combat et furent cruellement mutilés après leur mort par les habitants du village, rendus furieux.
D’autres villages suivirent cet exemple avec le même succès et en peu de jours le Dar Tama fut délivré de ses ennemis.