Mais quel était l’auteur de ce mouvement; qui avait arraché ces gens à leur soumission et les avait amenés à la connaissance de leurs forces? Ils se souvinrent alors du jeune homme assis sous le figuier sauvage (Djimesa) et se rendirent en pèlerinage vers lui. Il n’avait pas quitté son arbre, et vivait là en solitaire, se nourrissant d’une poignée de riz et de pain sec. Abou Djimesa, comme l’appela le peuple, fut bientôt respecté comme un saint et honoré, comme le libérateur de la patrie.

L’émir Abd el Kadir woled Delil, qui stationnait à Kabkabia et qui avait entendu parler du massacre des Mahdistes, marcha sur le Dar Tama, afin de punir les rebelles. Battu à son tour, il ne réussit à s’échapper qu’avec la plus grande difficulté. Hatim Musa, accouru de Fascher, subit le même sort.

Othman woled Adam, aigri par ces défaites continuelles, voulut anéantir l’ennemi d’une façon énergique et envoya son représentant Mohammed woled Bichara à Kabkabia avec la plus grande partie de ses moulazeimie afin qu’il se joignit au reste des troupes de Delil et Hatim. Mais à peine arrivé, il fut attaqué par les forces réunies sous les ordres d’Abou Djimesa et qui marchant sur Fascher le forcèrent, après avoir subi de grosses pertes, à se retirer sur la capitale. Othman woled Adam se voyant en péril lui-même tint conseil avec ses généraux et on lui proposait déjà d’abandonner le Darfour, lorsque le bruit se répandit subitement qu’Abou Djimesa était mort. Il était en effet tombé malade à Kabkabia de la petite vérole et en était mort pour le plus grand bonheur de Fascher et des Mahdistes. Les masses révoltées ne voulurent cependant ni céder ni se disperser. Elles élurent le lieutenant de Djimesa pour son successeur et marchèrent sous la conduite de ce nouveau chef contre Fascher. Leur assurance et leur confiance dans la victoire avaient toutefois reçu une forte atteinte par la mort de leur chef sacré. On se battit au sud de la ville où les troupes d’Othman woled Adam avaient pris position. Les Mahdistes, après avoir été repoussés jusqu’au Rahat Tendelti, regagnèrent ensuite du terrain et Othman woled Adam, avec ses moulazeimie, finit par remporter la victoire. Le successeur d’Abou Djimesa succomba et ses troupes furent mises en fuite, poursuivies et anéanties. Des milliers de cadavres couvrirent le sol; Fascher et le Darfour étaient sauvés.

Dans tous ces événements guerriers, tant dans l’est que dans l’ouest, une curieuse coïncidence de dates est à relever. L’année précédente, les deux armées des Mahdistes avaient pris en même temps l’offensive, l’une contre le Darfour, l’autre contre l’Abyssinie. Toutes deux avaient été victorieuses; l’année suivante, elles étaient toutes deux attaquées, l’une par le roi Jean, l’autre par Abou Djimesa, dans leurs propres forteresses et cela dans le même mois, et de nouveau le succès était pour elles.

Le calife avait déjà depuis longtemps, avant ces derniers combats, tourné son attention sur l’Egypte. Les descriptions de ceux qu’il avait interrogés au sujet de ce pays excitèrent sa convoitise et provoquèrent en lui le désir toujours de plus en plus vif de pouvoir considérer comme siens ces palais, ces grands jardins et ces harems pleins de femmes blanches (il en avait des noires en abondance).

L’homme qui pouvait le mieux diriger une opération contre l’Egypte lui sembla être Abd er Rahman woled Negoumi. Il était d’une bravoure personnelle extraordinaire, bien que simple marchand. Il avait beaucoup voyagé, connaissait le pays et ses habitants et savait gagner les gens à sa cause, même en pays étranger, par sa piété bien connue. Parmi ses subordonnés, tous issus des tribus de la vallée du Nil, beaucoup avaient vu l’Egypte et se trouvaient, encore peu de temps auparavant, en relations fréquentes avec les tribus qui sont sur les frontières de la Haute-Egypte. Tels furent les motifs qui engagèrent le calife à choisir cet homme. Il était en réalité persuadé que la guerre contre l’Egypte serait une chose très sérieuse, et c’est pourquoi il voulait avant tout n’exposer ni ses parents, ni les tribus de l’ouest, qui lui étaient fidèles et dévouées. Il désigna donc Negoumi avec ses Djaliin et ses Danagla qu’il considérait toujours comme ses ennemis secrets et comme partisans du calife Chérif, pour tenter l’expédition contre l’Egypte. Si elle réussissait, un riche pays lui était acquis, car il n’avait aucun doute sur la fidélité personnelle du chef. Si elle ne réussissait pas, et si les troupes égyptiennes pouvaient repousser l’attaque, celles de Negoumi reviendraient en tout cas à Dongola, après avoir subi de grandes pertes; elles seraient affaiblies et n’auraient plus aucune importance!

Il envoya Younis woled ed Dikem comme émir à Dongola, afin de remettre à Negoumi l’ordre de marche. En même temps, cette province fut ainsi placée sous la domination d’un de ses parents. Il s’occupa alors de renforcer les troupes de Younis et envoya dans ce but, entre autres, Hamed woled Gar en Nebi auprès de la tribu des Batahin, qui habitaient au nord du Nil Bleu entre les provinces de la Shoukeria et du Nil, et étaient connus déjà sous le Gouvernement égyptien par leur bravoure. Leur pays était presque dépeuplé; car presque tous ses habitants, d’après des ordres reçus jadis, étaient partis pour Dongola et Berber. Ceux qui en petit nombre étaient restés dans leur patrie refusèrent d’obéir aux ordres du calife; ils chassèrent Hamed woled Gar en Nebi du pays et blessèrent à cette occasion un de ses compagnons. Abdullahi, furieux de voir ses ordres ainsi non obéis, envoya son parent Abd el Bagi en compagnie de Tahir woled el Ebed (celui qui avait tué Mohammed Ali Pacha pendant le siège de Khartoum, près d’Omm Douban) afin de s’emparer de tous les Batahin. Ceux-ci, étant sans armes, s’enfuirent dans toutes les directions, mais ils furent rejoints et arrêtés. Peu d’entre eux réussirent à se sauver. Pendant la poursuite des fuyards, Abd el Bagi, auquel Tahir woled el Ebed servait de guide, eut à souffrir d’une soif terrible qu’il attribua sans motif à la mauvaise volonté de ce dernier. Celui-ci, sur cette méchanceté supposée, fut privé de ses biens et jeté dans les fers à Omm Derman!

Abd el Bagi ramena en tout 67 Batahin avec les femmes et les enfants, et les conduisit prisonniers à Omm Derman. Le calife rassembla les juges auxquels il avait déjà secrètement donné des instructions et leur soumit le cas. Tous, sans exception tombèrent d’accord avec lui: les accusés devaient être déclarés mokhalifin (réfractaires).

«Quelle est la punition de ceux qui sont réfractaires?» demanda le calife.

«La mort», fut la réponse des juges. Le calife congédia les organes de sa justice et donna lui-même ses ordres pour l’exécution du jugement.