Trois potences furent aussitôt dressées sur la place du marché. Après la prière de midi, l’umbaia et le grand tambour de guerre résonnèrent; à ce signal, tous les partisans du calife devaient l’accompagner. Il s’avança, avec une nombreuse suite, jusqu’au champ de manœuvres, où il prit place sur un petit siège, tandis que ses partisans, les uns assis, les autres debout formaient un cercle épais autour de lui.
Peu de temps après, on amena les 67 Batahin, ayant tous les mains attachées derrière le dos et escortés par les gens d’Abd el Bagi. Leurs femmes et leurs enfants les suivaient et les entouraient, criant et hurlant. Le calife ordonna de garder à part les femmes et les enfants; il appela Ahmed ed Dalia, le bourreau, Tahir woled el Djali et Hasan woled Khabir, et s’entretint avec eux à voix basse. Après avoir reçu leurs instructions, ils ordonnèrent aux gardiens des Batahin de les suivre avec les prisonniers et ils prirent le chemin du marché. Un quart d’heure plus tard, le calife donna le signal du départ. En arrivant sur la place, un affreux spectacle s’offrit à nous. On avait divisé les malheureux Batahin en trois sections. La première fut pendue, la seconde décapitée et la troisième eut la main droite et le pied gauche coupés. Le calife resta tranquillement debout considérant les trois potences qui menaçaient de se briser sous leur charge. Non loin de là, il y avait un monceau d’hommes mutilés, ceux auxquels on avait coupé la main et le pied, nageant dans leur sang. Horrible spectacle! Aucun cri ne sortait de leurs lèvres! Ils regardaient devant eux d’un œil fixe; leur douleur se trahissant à peine par un soupir. Le calife appela Othman woled Ahmed, un de ses cadis et ami intime du calife Ali, (il était de la tribu des Batahin et lui dit, souriant et montrant ces malheureux estropiés: «Tu peux maintenant emmener tes parents chez eux.» Mais Othman ne put répondre. Le calife fit lentement à cheval le tour des potences pour se diriger vers la route conduisant à la djami. Là, Ahmed ed Dalia avait accompli son travail sanglant; vingt-trois hommes étaient couchés au bord de la route, la tête tranchée. Tous avaient marché à la mort tranquillement et s’étaient soumis sans une plainte au sort qu’ils ne pouvaient éviter. Beaucoup d’entre eux prouvèrent leur courage devant les nombreux spectateurs présents, d’après la coutume arabe, en prononçant quelques paroles, telles que: «Chacun doit mourir»; «Voyez, c’est aujourd’hui mon jour de fête»; «Que celui qui n’a jamais vu mourir un brave, regarde ici», etc. Les 67 hommes subirent le supplice et la mutilation d’une manière héroïque).
Le calife, satisfait de son œuvre, rentra chez lui. En route, il envoya en arrière un moulazem avec l’ordre de donner la liberté aux femmes des suppliciés. Il aurait aussi bien pu les vendre comme esclaves; mais il voulait sans doute faire quelque chose de bien, terminer cette horrible journée par un acte de grâce et de générosité.
Malgré ce spectacle sanglant, je passai ces journées assez gaiement. J’avais appris que des lettres étaient en route pour moi, venant de ma patrie, et non seulement des lettres, mais encore deux caisses «pleines d’argent» comme me l’assura secrètement un des marchands récemment arrivés de Berber. Dans l’incertitude qu’on doit toujours avoir en face de semblables nouvelles, j’hésitai longtemps entre le doute et l’espoir. Je m’abandonnai enfin à ce dernier et m’exerçai de nouveau à la patience.
L’Exécution des “Batahin.”
Un matin, j’étais assis comme d’habitude devant la porte du calife, lorsque je vis s’approcher un chameau chargé de deux caisses, et un des hommes qui l’accompagnaient demanda à être conduit devant le calife, car il était envoyé ici par Osman Digna avec des lettres et des valeurs. Le calife ordonna de remettre les caisses à la garde du Bet el Mal et les papiers à ses secrétaires. Comme on peut le penser, j’étais fort impatient, mais il plut au calife de ne me faire appeler qu’après le coucher du soleil et de me remettre les lettres. Comme je l’avais prévu, elles venaient de mes frères et sœurs qui exprimaient leur joie d’avoir enfin reçu, après de si longues années, des nouvelles directes de moi. Une lettre, en langue arabe, était destinée au calife. Mes frères le remerciaient, en termes très flatteurs, de la bonté qu’il m’avait témoignée et me recommandaient à sa bienveillance avec l’assurance de leur plus profond dévouement. La lettre, écrite par le professeur docteur Wahrmund, à Vienne, était si flatteuse que le calife la fit lire encore le même soir dans la djami. Très satisfait, il voulut bien donner l’ordre aussitôt de me remettre les caisses. Je lui avais traduit mes lettres qui ne contenaient que des communications privées de nature personnelle et je l’avais en même temps informé que parmi les objets arrivés, se trouvait un coffre avec un nécessaire de voyage que mes frères et sœurs me priaient de lui remettre comme marque de leur respect. Flatté et content, il se déclara prêt à accepter le cadeau et m’ordonna de le lui remettre le lendemain matin, puis il me donna deux de ses gens qui devaient ouvrir les caisses en ma présence. Ils n’arrivèrent que tard dans la nuit en les apportant du Bet el Mal. Nous y trouvâmes 200 livres sterling, 12 montres, un grand nombre de rasoirs et de couteaux de poche, des miroirs à main, différentes étoffes, etc.; enfin une collection de divers journaux, le Coran en langue allemande, et le nécessaire de voyage destiné au calife. Tout me fut remis consciencieusement. Après avoir relu mes lettres plusieurs fois, je dévorai les journaux avec une ardeur que chacun comprendra.—Des nouvelles de la patrie! Je me souviens encore qu’il y avait quelques numéros de la Nouvelle Presse Libre, ainsi que d’autres journaux viennois bien connus. En tout cas suffisamment pour me fournir une lecture nocturne d’un mois, à moi qui était resté depuis six ans sans nouvelle aucune.
On ne pouvait lire des journaux plus que je ne le fis. Je les sus bientôt par cœur, depuis l’article de fond jusqu’aux «demoiselles seules, fatiguées de la solitude». Le Père Ohrwalder se glissa secrètement jusqu’à moi à différentes reprises; je lui prêtai mes journaux et il les étudia aussi consciencieusement que moi du commencement à la fin.
Le lendemain matin, j’apportai au calife le cadeau qui lui était destiné. J’ouvris le coffret et me délectai de sa surprise naïve à la vue des différentes boîtes de cristal, des flacons avec leur fermeture d’argent, des brosses et des peignes, des rasoirs et des ciseaux, des miroirs et des autres objets de toilette, le tout luisant et protégé par de jolis étuis en cuir. Je dus lui expliquer l’usage de chaque pièce séparément et il fit même appeler tous ses cadis qui montrèrent naturellement la même surprise que leur maître, bien que plusieurs d’entre eux eussent déjà vu de ces objets. Puis il donna ordre à son secrétaire d’écrire aussitôt une lettre à mes frères et sœurs, lettre dans laquelle le calife leur faisait part de ma situation honorable auprès de lui et les invitait, en leur assurant toute sécurité, à venir à Omm Derman pour me faire visite et se convaincre de mon bien-être. Je reçus l’ordre d’écrire aussi dans le même sens, et bien que je fusse très sûr qu’aucun de mes frères ni de mes sœurs ne ferait usage de cette invitation impossible, issue d’une bonne humeur spontanée, je ne manquai pas cependant de les avertir de tous les cas qui pourraient se présenter, et de leur donner des conseils pour leur future entrevue avec moi et avec le calife. Puis les lettres furent remises par le même messager qui avait amené les caisses, à Osman Digna qui les envoya plus loin.