Il fallait chercher le véritable motif de la bonne humeur extraordinaire du calife dans un événement plus important que l’épisode raconté ci-dessus; sa tribu, en effet, celle des Taasha, était arrivée à Omm Derman. Le calife lui avait écrit de venir vers le Nil, dans les riches contrées que le Seigneur Dieu leur avait destinées comme propriété. Déjà, dans leurs voyages à travers le Kordofan et vers le Nil Blanc, ils se donnèrent l’air d’être les maîtres incontestés du pays et s’approprièrent tout ce dont ils avaient envie. Les chameaux, les bestiaux, les ânes etc. furent simplement enlevés à leurs propriétaires. Les hommes et les femmes qui eurent le malheur de se trouver sur leur chemin, furent même dépouillés de leurs vêtements et de leurs bijoux. Déjà les populations des contrées qu’ils traversaient, maudissaient le jour qui leur avait donné un Arabe de l’ouest pour maître.

Le calife avait établi sur leur route, des entrepôts de blé qui leur fournirent des provisions nécessaires pour continuer leur voyage. Arrivés au fleuve, ils y trouvèrent des bateaux à vapeur et à voiles tout prêts pour les conduire à Omm Derman. Avant leur entrée dans la ville, le calife les fit camper sur la rive droite du fleuve; on les divisa par tribus d’origine: tous les hommes et toutes les femmes furent habillés de neuf aux frais du Bet el Mal; et c’est ainsi qu’on les conduisit à Omm Derman, à intervalle de deux ou trois jours.

Afin de bien montrer aux habitants que les véritables maîtres du pays étaient effectivement arrivés, il fit évacuer par la force une partie des quartiers situés au sud entre la djami et le fort d’Omm Derman et l’assigna aux Taasha comme demeure. D’autres places furent accordées à ceux qui avaient été chassés de leurs demeures, pour reconstruire leurs maisons; le Bet el Mal s’engagea à leur venir en aide, ce qui resta à l’état de promesse.

Afin de faciliter à sa tribu son entretien, Abdullahi ordonna d’amener au meshra el marati (marché aux céréales) tout le blé qui se trouvait dans les maisons, à cause de la disette croissante, et ce, sous peine de privation des biens. Il fit vendre ce blé à sa tribu, pour un prix très bas, par des personnes désignées à cet effet; les sommes ainsi obtenues furent remises aux propriétaires qui durent faire venir du blé du dehors, pour leurs besoins personnels, mais alors à un prix plus élevé.

Pour les Taasha, il fixa le prix à quatre écus la mesure, en sorte que le propriétaire de dix mesures, par exemple, recevait quarante écus, avec lesquels il ne pouvait faire venir du sud que deux mesures à peine. Lorsque le blé, emmagasiné de cette manière à Omm Derman, fut consommé, il fit envoyer par Ibrahim Adlan des hommes dans le Ghezireh, afin d’y confisquer les provisions encore disponibles. Cette préférence frappante accordée à sa tribu, lui aliéna peu à peu le cœur de ses partisans, qui lui étaient auparavant aveuglément dévoués. Cela le touchait, en somme, assez peu, étant donné qu’il avait reçu par l’arrivée de ses parents, un renfort de plus de 12000 hommes propres au combat.

Après la mort du Mahdi, le calife avait envoyé au Caire, quatre de ses partisans porteurs de lettres dans lesquelles il sommait S. M. la reine d’Angleterre, S. M. le Sultan et S. A. le Khédive de se soumettre à sa puissance et d’adopter la religion mahdiste. Au Caire, on avait renvoyé chez eux sans réponse ces messagers, après qu’on eut pris connaissance de leur prétention bizarre. Cela avait très profondément blessé le calife. Cependant, comme il avait décidé de faire avancer Abd er Rahman woled Negoumi contre l’Egypte, il envoya au commencement de l’année 1889 encore une fois quatre messagers spéciaux avec un dernier avertissement pour le Caire. Mais ceux-ci furent arrêtés déjà à Assouan; ils y furent internés, puis renvoyés sans réponse.

A cette époque, les batailles dans l’est et l’ouest du Soudan avaient été livrées; la révolte d’Abou Djimesa était réprimée et le roi Jean était tombé. Sa tête fut envoyée par Zeki Tamel avec beaucoup d’autres à Omm Derman. De là, le calife chargea Younis de la porter à Wadi Halfa, comme exemple et comme preuve de sa victoire, contre tous ceux qui se révoltaient contre lui. Son parti personnel fut renforcé par l’arrivée des Taasha et le moment parut propice au calife pour entreprendre la conquête de l’Egypte. Abd er Rahman woled Negoumi reçut par des envoyés spéciaux du calife l’ordre strict d’investir Wadi Halfa avec toutes ses forces, de s’emparer d’Assouan et d’y attendre des ordres ultérieurs. En dehors de ses troupes, s’étaient joints à lui, les Aulad Hemed et les Batahin, une partie des Arabes Hamr, stationnés à Dongola et enfin toutes les tribus hostiles au calife. Il partit de Dongola au commencement de mai 1889 avec des approvisionnements insuffisants. Le Gouvernement égyptien qui connaissait tout cela depuis longtemps avec exactitude, avait pris ses dispositions. D’autres renforts ayant été promis par Younis à Negoumi, ce dernier différa sa marche en avant. Mais l’ordre absolu d’accélérer la marche lui étant parvenu, ce ne fut que dans le voisinage de la frontière égyptienne qu’il reçut un faible renfort composé de quelques Djaliin sous les ordres de Haggi Ali. Un combat eut lieu au village d’Argin, où une partie de ses troupes voulait aller chercher de l’eau, entre celles-ci et la garnison de Wadi Halfa, sous les ordres de Woodhouse Pacha. Les Mahdistes subirent des pertes importantes. Le sirdar de l’armée égyptienne, Grenfell Pacha, qui était parti d’Assouan avec ses troupes, somma Negoumi de se rendre à lui; dans une lettre il lui montrait sa situation désespérée et l’impossibilité d’une victoire. Negoumi ayant repoussé cette proposition, une bataille fut livrée à Toski dans laquelle le général Grenfell, à la tête de l’armée égyptienne, anéantit les Mahdistes. Woled Negoumi et la plupart de ses émirs tombèrent; le reste fut fait prisonnier; un très petit nombre put s’enfuir et retourner à Dongola.

Le calife était allé au Bet el Mal, puis avait accompli ses prières au bord du fleuve, lorsque l’arrivée de courriers à cheval, venant de Dongola, lui fut annoncée. Il fit remettre à son secrétaire le message qu’on lui apportait et maîtrisa son impatience. De retour chez lui, il se fit seulement alors lire le rapport arrivé qui annonçait la mort de Negoumi et l’anéantissement de toute son armée. L’effet produit sur le calife fut écrasant. Bien qu’il n’eût pas une grande confiance dans les tribus qui étaient allées au combat avec Negoumi, il avait cependant espéré sinon une victoire, tout au moins une retraite sans pertes sensibles. Tandis que maintenant, il avait perdu plus de 16000 de ses combattants! Qui lui répondait que le Gouvernement ne se déciderait pas à prendre l’offensive et à assiéger Dongola? Durant trois jours, il ne parut pas dans son harem. Je dus rester jour et nuit devant sa porte, et plein de joie dans mon for intérieur, jouer devant mes camarades la comédie du patriote affligé. Il ordonna aussitôt d’envoyer des secours à Younis et de ne pas livrer de combat dans le cas où les troupes du Gouvernement avanceraient, mais de se retirer avec toutes les forces sur Abou Dom.

Cette défaite n’était pas son seul souci. Le prix du blé montait de jour en jour et une cherté extraordinaire pour tous les vivres se produisait. L’année écoulée avait été très sèche et la récolte mauvaise. Le calife envoya des gens au Ghezireh avec l’ordre d’acheter, et par la force, si c’était nécessaire, du blé au prix fixé par lui. Les propriétaires cachèrent alors leurs provisions et déclarèrent ne pas en posséder. En réalité, il n’en restait plus beaucoup.