La famine éclata d’abord dans la province de Berber, dont les habitants tiraient auparavant du Ghezireh une grande partie du blé dont ils avaient besoin. Othman woled ed Dikem avait réparti dans tout le pays ses hommes et ses chevaux pour faciliter leur entretien. Tandis que le sol peu fertile, cultivé péniblement au moyen de roues à eau (sakkiehs), n’avait jamais donné aux habitants que le strict nécessaire à leur existence, la maigre récolte suffisait à peine maintenant à entretenir la garnison du pays. Une grande partie de la population se rendit à Omm Derman, qui bientôt, ayant un nombre d’habitants beaucoup trop grand, se trouva dans la situation la plus fâcheuse. En quelques semaines, l’ardeb doura atteignit le prix de 30 à 40 écus et monta jusqu’à 60 écus en espèces sonnantes. Les riches pouvaient encore se procurer du pain, mais les pauvres commençaient à périr. Les derniers mois de l’année 1889 furent horribles! Les gens étaient si amaigris qu’ils semblaient à peine des êtres humains et n’avaient littéralement plus que la peau et les os. De vieilles balayures et des choses d’une nature dégoutante étaient dévorées avec voracité par les pauvres. Les peaux d’animaux crevés et qui étaient déjà en putréfaction, étaient rôties sur le feu et formaient une nourriture que regardaient avec envie de moins heureux. Les garnitures en cuir des sièges étaient arrachées et mangées; les ossements des animaux trouvés sur les routes, pilés, cuits dans l’eau, formaient une bouillie qu’on buvait avidement. Celui qui possédait encore assez de force volait où et ce qu’il pouvait. On se précipitait comme des vautours sur les marchands de pain et de graisse. Je vis un homme, à moitié mort de faim voler un morceau de suif et le mettre rapidement dans sa bouche avant que la propriétaire pût l’en empêcher; elle lui serra des deux mains la gorge jusqu’à ce que ses yeux sortissent de leur orbite, mais lui, fermait convulsivement la bouche jusqu’à ce qu’il tombât sans connaissance sur le sol. Au marché, on entendait des cris comme dans une maison de fous. «Gâikum, gâikum!» (il vient vers vous) rugissait-on de tous côtés, ce qui signifiait que les affamés se glissaient vers la place comme des animaux de proie. Des marchandes couvraient leur marchandise de leur propre corps et la défendaient à coups de pied et à coups de poing.
Famine à Omm Durman.
Dans l’espace qui se trouvait entre la maison du calife et celle de son frère Yacoub, grouillait pendant la nuit une foule de ces malheureux qui criaient comme des insensés pour avoir du pain. Cela me répugnait, rien que de gagner ma maison pendant la nuit, tandis que des troupes toujours plus nombreuses de ces mendiants se précipitaient et cherchaient à y pénétrer de force: moi-même j’avais à peine de quoi empêcher de mourir de faim mes gens et de vieilles connaissances tombés dans la pauvreté.
Une nuit—il faisait clair de lune—je me rendis à minuit de la porte du calife à ma maison. Sur la place libre, entre le Bet el Amana et la maison de Yacoub, je vis quelques personnes se remuer sur le sol d’une façon étrange. Je m’approchai; c’était trois femmes à demi-nues, avec de longs cheveux emmêlés, couchées sur le corps d’un ânon, qui avait probablement perdu sa mère ou avait été volé par les dites femmes. Elles avaient, à ce qu’il me sembla, déchiré son corps avec leurs mains et leurs dents, et rongeaient les entrailles toutes crues de l’animal se roulant encore dans les convulsions de la mort. Je frissonnai devant ces femmes transformées par la faim en bêtes féroces et qui me regardaient comme des folles. Les mendiants qui me suivaient voulurent alors leur arracher le cadavre, mais elles défendirent leur proie avec la fureur des animaux qui ont goûté le sang. Je m’éloignai rapidement de cette société peu rassurante.
Je vis un jour le cadavre d’une femme étendue sur la route; son affreuse mort n’avait pu effacer de son visage les traces de sa beauté; son petit enfant, âgé peut-être d’un an, cherchait en pleurant sa nourriture au sein glacé de sa mère. Une femme qui passait eût pitié du pauvre petit et le prit avec elle.
Une autre de la tribu des Djaliin, où la moralité est placée au plus haut degré, se traîna jusque chez moi avec sa fille, à peine sortie de l’enfance. Toutes deux étaient près de mourir de faim et me supplièrent de les soutenir. «Prends ma fille unique chez toi comme esclave et arrache-la à la mort» dit-elle d’une voix faible. Des larmes abondantes coulaient sur son visage amaigri. «Ne crains pas que je t’importune plus tard, mais elle, ne la laisse pas périr!» Je donnai à toutes deux ce que j’avais et les priai de me laisser en leur disant de revenir quand elles n’auraient plus rien. Je ne les revis pas cependant, peut-être un compagnon de souffrance a-t-il eu pitié d’elles.....
Une femme fut accusée d’avoir mangé son unique enfant. On l’amena à la zaptieh (sorte de commissariat de police), et on rechercha des preuves. Mais où? La femme succomba deux jours après.