Des pères vendirent leurs enfants comme esclaves à des gens riches, non pour gagner de l’argent, mais pour avoir la possibilité de prolonger leur vie. Plusieurs les rachetèrent pour des sommes plus fortes, après que cette année d’épreuves fut passée et qu’eux-mêmes se trouvèrent dans de meilleures conditions. Les morts restaient étendus dans les rues et il ne se trouvait plus personne pour les enterrer. Alors le calife promulgua une loi spéciale, ordonnant que chacun devant la maison duquel un homme viendrait à mourir, serait obligé de l’enterrer; en cas de non-observation de cette loi, ses biens seraient confisqués. Cet ordre fut suivi dans une certaine mesure, mais beaucoup jetèrent alors leurs propres morts devant les maisons d’autrui, ce qui fut une nouvelle source de difficultés.

Tous les jours, on voyait flotter des cadavres sur le Nil Bleu et sur le Nil Blanc, preuve que l’affreuse calamité régnait dans le pays entier. A Omm Derman, la plus grande partie des morts appartenait aux populations réfugiées des campagnes; les habitants de la ville avaient, malgré les ordres sévères du calife, tenu caché un peu de blé et les tribus arabes se soutinrent mutuellement dans ces temps difficiles. La population de la ville souffrit beaucoup néanmoins.

La famine fit encore bien plus de victimes dans les autres parties du Soudan, et les Djaliin, le peuple le plus fier et le plus moral, eurent à supporter les pertes les plus considérables. Beaucoup de pères de famille, voyant que le salut n’était plus possible, murèrent les portes de leurs maisons, et attendirent la mort, réunis avec leurs familles. De riches villages avec une forte population furent dépeuplés jusqu’au dernier homme.

Bien que Dongola eût à souffrir naturellement aussi de la cherté anormale des vivres, la situation y était cependant meilleure parce que la population avait été amoindrie, par suite du départ de Negoumi. Dans le Gallabat et le Ghedaref, Zeki Tamel avait dès le commencement du manque de vivres, donné l’ordre à ses gens désignés exprès pour cela, de rassembler par la force tout le blé qui se trouverait dans le pays et de l’emmagasiner dans les garnisons pour ses soldats. Il sauva ainsi la plus grande partie de son armée, mais la population de la campagne toute entière paya tribut à la famine. Il y eut un moment où dans le Ghedaref, personne n’osait sortir sur les routes après le coucher du soleil sans être accompagné d’une escorte militaire, on craignait d’être attaqué et mangé! Les habitants étaient devenus semblables à des bêtes sauvages et à de véritables anthropophages. Un émir de la tribu des Hamer, qui avait encore fort bonne apparence, était venu de Gallabat au Ghedaref et voulut, malgré les conseils de son hôte, aller faire visite à un ami après le coucher du soleil. Mais on ne le revit nulle part. Comme on le cherchait, on trouva sa tête hors de la ville; son corps avait été dévoré!

Les tribus des Tabania, Shoukeria, des Agaliin, des Hammada, etc., disparurent à peu près et le pays, autrefois fort peuplé, devint un désert. Zeki Tamel envoya une division de son armée dans les provinces du sud, au bord du Nil Bleu, vers les montagnes de Tabi, de Rigreg, de Kehli, de Kashankero, jusqu’au Beni Shangol, dont la population consentait à payer des redevances au calife, mais ne voulait ni se rendre auprès de lui en pèlerinage ni fournir des soldats. Il avait naturellement cette fois-ci pour but moins des succès militaires que le fait d’occuper ses troupes et de leur fournir l’entretien. Abd er Rasoul, commandant de cette division emporta tout comme butin, beaucoup d’esclaves et une somme d’argent importante.

Dans le Darfour, les événements étaient à peu près les mêmes que dans le Ghedaref et à Gallabat. Les provinces de l’ouest, comme le Dar Gimmer, le Dar Tama et le Massalat, ne manquaient pas de blé; mais ces tribus n’étaient pas soumises et leurs chefs avaient interdit sévèrement l’expédition de vivres à Fascher. Il semblait en général que cette famine fut une punition du ciel qui frappait justement les pays soumis au calife, car les provinces voisines, qui eurent d’ailleurs le repos nécessaire pour cultiver leurs champs, avaient récolté du blé suffisamment pour leur entretien, bien que l’année précédente eut été défavorable au point de vue des pluies. Des marchands d’Omm Derman louèrent des bateaux et allèrent à Faschoda échanger du blé contre des perles, des barres de cuivre et de l’argent. D’abord il n’en vint que peu, mais comme l’entreprise réussissait, une foule de gens avides de gagner, se mit en route pour les pays nègres jusqu’au Sobat. Ils apportèrent du blé, ce qui fut utile, non seulement à eux-mêmes, mais encore à leurs concitoyens dans la détresse. Si le mek (roi) de Faschoda, qui n’était pas astreint à payer tribut au calife, avait interdit l’exportation du blé, la moitié d’Omm Derman serait morte de faim.

Enfin, la pluie tomba de nouveau, l’époque des semailles était arrivée et la moisson approchait. On commença à revivre, à se réjouir et à espérer la délivrance finale. Mais l’horizon s’assombrit: des essaims de sauterelles, d’une grosseur inusitée, envahirent le pays et anéantirent tout espoir! Cette calamité se reproduit chaque année jusqu’à maintenant encore dans les pays du Soudan.

Le calife avait, dans sa préférence continuelle pour sa propre tribu, forcé jusque là la population du pays à ne vendre le peu de blé dont elle disposait qu’à ses agents et à des conditions très modérées. Malgré ces prix très bas en comparaison de la cherté générale, ces achats en masse lui avaient occasionné des frais considérables, et il s’efforça alors de regagner ce qu’il avait dépensé. Il ordonna donc à Ibrahim Adlan de se rendre en personne dans le Ghezireh et de demander à la population de lui livrer la moitié de sa nouvelle récolte spontanément, espérait-il, et cela sans paiement. Ibrahim Adlan qui n’était pas du tout de cet avis, partit et ses ennemis profitèrent de son absence pour le dénoncer.

Dévoré par l’ambition, Ibrahim Adlan cherchait à être le premier du royaume après le calife. En raison de son habileté administrative et de son adresse vis-à-vis de son maître, il était très aimé de celui-ci et profitait souvent de sa bienveillance pour contrarier les plans d’autres personnes qui ne lui convenaient pas. Se servant ainsi de son influence, Ibrahim Adlan s’était attiré l’inimitié implacable de Yacoub, inimitié que celui-ci savait toutefois cacher adroitement. Ibrahim Adlan avait un bon caractère et il ne prêtait la main qu’à contre-cœur aux mesures oppressives ou aux injustices. Il réussit souvent à adoucir le sort d’hommes déjà perdus. Il était, envers ceux qui lui étaient dévoués, généreux et toujours disposé à les aider. Il se montrait par contre l’ennemi implacable de tous ceux qui dénigraient son activité, convoitaient des places sans son entremise ou même intriguaient contre lui. Comme il avait toujours en vue, ainsi que la plupart des Soudanais, d’amasser des richesses, ce qui ne lui était pas difficile à cause de sa position influente comme amin du Bet el Mal (chef de la recette publique), il fut à juste titre soupçonné de posséder une fortune extraordinaire. On avait essayé à l’occasion de révéler le fait au calife. Pendant l’absence d’Adlan, Yacoub et quelques-uns de ses intimes expliquèrent au calife que son ministre des finances avait dans le pays presque autant d’influence que lui-même, qu’Ibrahim Adlan avait en public et à plusieurs reprises blâmé les ordonnances d’Abdullahi et qu’il n’avait accepté que par la force et à contre-cœur le partage du blé désiré à bon droit par le calife, parce qu’il considérait les Taasha comme la cause immédiate de la famine dans le pays. Comme Ibrahim Adlan montra en effet une certaine tiédeur dans l’accomplissement des ordres de son maître qui étaient contre sa conviction, comme les livraisons de blé promises tardaient à venir et que les Taasha se trouvaient dans la détresse, le calife crut aux racontars des intrigants et rappela Adlan.