Pendant les premiers jours de son arrivée, le calife ne lui laissa pas remarquer son mécontentement; mais comme les plaintes des Taasha devenaient toujours plus pressantes, il l’appela un matin auprès de lui et l’accusa d’une manière violente, d’infidélité et d’abus de confiance. Irrité et trop confiant dans sa position de préféré, Ibrahim Adlan oublia qu’il n’était pourtant que l’esclave du calife et répondit d’un ton blessant:
«Tu me fais maintenant des reproches! Je t’ai servi pendant des années fidèlement et en silence; mais je veux aujourd’hui te dire la vérité. Par ta préférence pour ta tribu, pour laquelle tu commets injustice sur injustice, tu t’es aliéné le cœur de tes anciens partisans. Je me suis toujours efforcé jusqu’ici de défendre tes intérêts, mais maintenant que tu écoutes mes ennemis et ton frère Yacoub, qui me poursuit de sa haine, il m’est impossible de te servir plus longtemps.»
Le calife fut d’abord étonné, puis presque effrayé. Jamais quelqu’un n’avait encore osé employer un tel langage envers lui. Si Ibrahim Adlan n’avait pas eu un nombreux parti dans le pays, il n’aurait certainement pas pu parler ainsi à son maître, et s’il n’avait pas eu déjà une fortune énorme, il n’aurait pas abandonné, sans contredit, sa position lucrative. Mais le calife se contint:
«J’ai entendu tes paroles; j’y réfléchirai. Tu peux te retirer. Demain, je te donnerai ma réponse.» Adlan quitta son maître, mais avant qu’il n’eut atteint le seuil de la porte, le calife avait déjà décidé sa mort.
Le lendemain, au soir, les deux califes, tous les cadis et Yacoub, furent convoqués à un important conseil; quelques minutes après eux, Ibrahim Adlan fut aussi appelé. En peu de mots, le calife lui adressa les mêmes reproches que la veille et conclut en ces termes:
«Tu as parlé contre Yacoub et tu as dit aussi que je m’aliénai le cœur de mes partisans. Sais-tu que mon frère Yacoub est ma main droite et mon œil. Sais-tu que c’est toi-même qui m’aliène le cœur de mes amis et tu veux faire maintenant la même chose à l’égard de mon frère. Mais Dieu est juste et tu n’échapperas pas à ta punition!»
Il fit un signe aux moulazeimie qui étaient déjà tout prêts à conduire Adlan en prison. Sans répondre un mot, celui-ci sortit d’un pas ferme, la tête haute; il ne voulait pas donner à ses ennemis la joie de le voir abattu ou effrayé.
Le calife ordonna aussitôt de confisquer la maison d’Ibrahim Adlan ainsi que le Bet el Mal, de fouiller avec soin la première et d’exiger des employés du second, une reddition de comptes. Dans la poche d’Ibrahim Adlan, qui était superstitieux comme tous les Soudanais, on trouva une bande de papier couverte de signes étranges écrits avec une solution de safran liquide à laquelle on attribuait une influence particulièrement mystérieuse. Ce billet, qui portait les noms d’Ibrahim et du calife, le fit convaincre de sorcellerie qui était punie très sévèrement.
Ibrahim Adlan fut déclaré mochalif, pour n’avoir pas accompli les ordres reçus; traître, pour avoir essayé de brouiller le calife et son frère; comme il était convaincu en outre de sorcellerie, il fut condamné à la mutilation ou à la mort. On lui laissa le choix: il préféra la mort. Les mains liées par devant, il fut amené sur la place du marché, au son lugubre de l’umbaia, au milieu d’une grande foule. Il monta tranquillement sur le siège placé au-dessous de la potence, se passa lui-même la corde autour du cou; et repoussant la boisson qu’on lui offrait, il ordonna au bourreau de faire son devoir. La corde fut tendue, le siège fut enlevé, et Ibrahim resta pendu, pareil à une statue de pierre jusqu’à ce qu’il eut rendu l’âme. Seul, l’index levé de sa main droite prouva à ses gens qu’il était mort en mahométan croyant. Des lamentations remplirent une grande partie de la ville, malgré la défense de pleurer les morts. Mais le calife, heureux de s’être défait d’un ennemi qu’il croyait dangereux s’abstint de punir ceux qui portèrent le deuil. Puis il ordonna à Yacoub de faire enterrer le mort, afin de bien montrer au peuple, qu’Ibrahim n’avait été puni qu’au point de vue légal et que l’inimitié personnelle bien connue entre lui et Yacoub, n’avait pas été prise en considération. Nur woled Ibrahim fut désigné pour lui succéder. Comme petit-fils d’un Takrouri, il n’appartenait pas aux tribus de la vallée du Nil et pouvait déjà par ce seul fait prétendre à la confiance et à la bienveillance du calife.
Celui-ci se montrait envers moi de jour en jour plus méfiant. Avant le départ d’Ibrahim Adlan pour le Ghezireh, ma famille avait répondu à mes lettres. La missive qui m’était adressée ne contenait que des nouvelles privées; on m’exprimait la joie de pouvoir être en rapport avec moi, au moins par lettre. Quelques lignes adressées au calife le remerciaient de nouveau dans une forme très respectueuse de ses bons traitements envers moi et l’assuraient du dévouement de mes frères et sœurs. Ceux-ci le remerciaient en même temps pour l’invitation flatteuse de venir à Omm Derman et s’excusaient en disant que leur service militaire actuel et leur position les avaient empêchés d’obtenir de leurs supérieurs, auxquels ils devaient obéir comme je devais le faire vis-à-vis du calife, l’autorisation de faire un voyage si lointain.