Le calife m’avait fait appeler auprès de lui et, après avoir pris connaissance du contenu de la lettre, il me dit:

«J’avais l’intention d’engager tes frères à venir afin qu’ils eussent l’occasion de me voir ainsi que toi, et je les ai même invités par écrit, ce que je n’ai encore jamais fait. Maintenant qu’ils cherchent des prétextes et prétendent ne pas pouvoir venir ici, comme d’autre part, ils savent que tu te portes bien, je te défends de correspondre encore avec eux à l’avenir. Ces relations ne feraient qu’assombrir ton cœur. As-tu compris mes intentions?»

Je répondis affirmativement et il continua en me fixant de son regard:

«Où est l’Evangile que l’on t’a envoyé.»

«Je suis mahométan, répondis-je, et je n’ai pas d’Evangile chez moi. On m’a envoyé la traduction du Coran, le livre sacré que tes gens ont vu à l’ouverture de la caisse; il se trouve encore entre mes mains.»

«Apporte-le moi demain» ordonna-t-il brièvement, puis il me fit signe de m’éloigner.

Il était évidemment redevenu méfiant envers moi; il avait déjà même souvent entretenu ses cadis de cette méfiance, après la défaite de Negoumi.

Bien que j’eusse partagé entre mes camarades presque toute la somme reçue de mes frères et sœurs, plusieurs furent cependant désillusionnés du petit don qui leur échut; ils murmurèrent et intriguèrent contre moi autant qu’ils purent. Qui donc avait pu inspirer au calife l’idée que le Coran qu’on m’avait envoyé était un Evangile? Le lendemain, je lui remis le livre; c’était une traduction allemande par Ullmann. Il la considéra longuement avec attention.

«Tu dis donc que c’est le Coran. Le livre est écrit dans la langue des infidèles et on y a peut-être apporté des changements.»

«C’est une traduction mot à mot dans ma langue maternelle, répondis-je tranquillement, elle a pour but de me faire comprendre le livre sacré venu de Dieu et donné aux hommes par le Prophète, en langue arabe. Tu peux l’envoyer tout de suite à Neufeld, prisonnier chez le Sejjir et avec lequel je n’ai aucune relation, l’interroger à ce sujet, et vérifier ainsi très facilement l’exactitude de ma déclaration.»