«Je crois à ces paroles dit-il d’un ton assez amical, mais on m’a parlé à ce sujet et il est en tout cas préférable pour toi de détruire le livre.»
Naturellement, je me rangeai à son avis; il continua:
«Je veux aussi renvoyer à tes frères et sœurs le cadeau qu’ils m’ont expédié. Je ne puis en faire aucun usage et cela sera pour eux la preuve que je n’attache aucune valeur aux biens terrestres.»
Il appela aussitôt son secrétaire et lui fit écrire une lettre en mon nom à mes frères et sœurs dans laquelle il leur annonçait brièvement que des relations ultérieures entre nous n’étaient ni nécessaires, ni désirées et que notre correspondance était terminée. La lettre que je signai fut remise avec le coffret refusé à woled Ibrahim qui fut chargé d’expédier le tout à Souakim. Il fit ainsi et le nécessaire qui avait d’abord été reçu avec tant d’approbation, retourna à Vienne d’où il était venu.
Depuis ce jour je fus plus prudent que jamais, afin de ne pas donner à Abdullahi de nouveaux sujets de méfiance. Malgré cela, il crut nécessaire tout de suite après la mort d’Ibrahim Adlan de me mettre en garde contre des intrigues qui pouvaient se produire.
Il réunit tous les moulazeimie et m’expliqua devant eux, avec les paroles les plus violentes que j’étais soupçonné d’espionnage, qu’il avait appris que j’interrogeais les courriers sur les événements du Soudan, que je recevais dans ma maison, pendant la nuit, des visites de gens qui lui étaient hostiles, enfin que je m’étais même informé dans quelle partie de sa maison se trouvaient ses chambres à coucher.
«Je crains beaucoup pour toi, conclut-il dans son discours riche en reproches, que tu n’aies le même sort que ton ami Ibrahim Adlan, si tu ne rentres pas en toi-même!»
La dose était lourde pour moi, il me fallait conserver du calme et de la fermeté.
«Seigneur, dis-je d’une voix distincte, je ne puis me défendre contre des ennemis cachés, mais je suis innocent de tout ce qu’on t’a rapporté et je livre mes calomniateurs à la punition de Dieu. Voici plus de six années que je me tiens à ta porte par la pluie et par le soleil, par la chaleur et par le froid, toujours prêt à recevoir tes ordres. J’ai quitté, ainsi que tu l’as ordonné, toutes mes anciennes relations; je ne suis en rapport avec personne; et j’ai même interrompu sur ton désir toute correspondance avec mes frères et sœurs, sans la moindre résistance dans mon cœur. Dans cette longue série d’années, tu n’as jamais entendu de moi un mot de plainte, pas même lorsque je me trouvais dans les fers sur ton ordre. Mais je ne puis faire davantage. Que Dieu m’impose une nouvelle épreuve, je m’y soumettrai volontiers. Mais je me fie en tout repos à ta pénétration et à ta justice.»