«Que pensez-vous de ses paroles?» dit-il en se tournant après un moment de réflexion vers les moulazeimie assemblés. Tous sans exception déclarèrent qu’ils n’avaient jamais remarqué chez moi une action pouvant justifier le soupçon sur lequel il basait ses reproches. Mes adversaires, que je connaissais fort bien et qui m’avaient mis dans cette situation périlleuse où tout dépendait de l’humeur du calife, se virent alors forcés d’en témoigner.

«Je te pardonne encore une fois, mais évite tout nouveau sujet de plaintes!» conclut-il, puis il me tendit sa main à baiser et me fit signe que je pouvais me retirer.

Il parut toutefois avoir compris qu’il avait commis une injustice à mon égard, car le lendemain matin il me parla amicalement et avec intérêt et m’exhorta à être sur mes gardes vis-à-vis de mes envieux, que je gênais depuis longtemps, parce que je possédais son affection et sa confiance.

«Ne te fais pas d’ennemis, dit-il dans un accès de familiarité, tu sais que la loi mahdiste est régie par la Sheria Mohammedijja; si on t’accuse auprès du cadi de trahison et que cela soit attesté par deux témoins, tu es perdu et moi-même ne puis enfreindre la loi pour te sauver.»

Quelle vie dans un pays où le salut et la perte d’un homme ne dépendent que de la déposition de deux témoins!

Comme vers minuit, je regagnais ma maison, fatigué, abattu et épuisé par cette lutte toujours renouvelée, mon fidèle Sadallah m’avertit, à ma grande surprise, qu’un eunuque du calife venait d’amener pour moi une femme voilée. Cette fois, j’aurais dû m’en réjouir, car c’était une preuve que l’accès de colère du calife était dissipé et qu’il était de nouveau bien disposé à mon égard. Mais ma première pensée fut de songer à me débarrasser sans que cela paraisse bizarre, de ce cadeau inopportun.

J’entrai avec Sadallah dans la maison et vis avec terreur que sous le voile était cachée une Egyptienne née à Khartoum. (Pour le Soudan, c’était encore une blanche.) Elle s’était installée commodément sur le tapis, et après les premières salutations, me raconta, après que je l’y eus discrètement invitée, l’histoire de sa vie et cela avec une telle volubilité que, quoique parlant très bien l’arabe, j’eus beaucoup de peine à suivre ses paroles.

Elle était fille d’un soldat égyptien qui était tombé dans les combats contre les Shillouk sous Youssouf bey. Comme cela s’était passé vingt ans auparavant, la narratrice ne devait plus être de première fraîcheur. Elle parla aussi de son premier mari qui était tombé à la prise de Khartoum et avec lequel elle avait vécu assez longtemps. Sa mère était une Abyssinienne élevée à Khartoum et vivait encore. Ma fiancée présomptive avait en outre de nombreux parents, ce que la rendait encore plus suspecte pour moi. Cette dame instruite et qui avait beaucoup voyagé, avait été l’une des nombreuses femmes d’Abou Anga. J’étais donc destiné à être le successeur de l’ancien esclave! Après la mort de celui-ci, elle avait été faite prisonnière par les Abyssins pendant le combat avec le roi Jean, ainsi que beaucoup de ses compagnes, puis ensuite relâchée par Zeki Tamel. Elle me donna de très nombreux détails sur cette bataille; ils me seraient maintenant utiles, s’ils ne m’avaient pas échappé. Peu de temps auparavant, le calife avait envoyé chercher à Gallabat les femmes et les esclaves d’Abou Anga qui restaient encore et les avait partagés entre ses partisans après leur arrivée à Omm Derman. Le calife, à ce que me raconta cette femme, me l’avait personnellement destinée, et elle avoua à voix basse qu’elle était heureuse d’être tombée entre les mains d’un compatriote.

Je lui expliquai que je n’étais pas précisément son compatriote, mais un Européen et que ce qui me rapprochait d’elle, c’était la couleur blanche de ma peau. Je lui promis de faire en sa faveur tout ce qui me serait possible. Comme la nuit était déjà avancée, je la priai de suivre mon domestique qui prendrait soin de son repos et pourvoirait à ses besoins.