Tels étaient les cadeaux que me faisait le calife. Au lieu de m’assigner une somme même minime sur le Bet el Mal, pour mon entretien, il m’envoyait des femmes, qui non seulement m’occasionnaient des frais auxquels je ne pouvais suffire, mais encore le grand souci de savoir comment m’en débarrasser.

Le matin suivant, le calife me demanda en riant si j’avais reçu son présent et si j’en étais content; à quoi je répondis, me souvenant de la leçon reçue l’avant-veille, en l’assurant que j’étais très heureux de cette preuve d’affection et que je priais Dieu chaque jour de me conserver sa bienveillance pour l’avenir. Comme, avant la prière de midi, je rentrais dans ma maison, je la trouvai pleine de figures féminines étrangères, qui, malgré les objections de Sadallah et sa juste colère, s’étaient moquées de lui et avaient pénétré presque de force en prétendant être de proches parentes de Fatma el Beidha, la blanche Fatma: tel était en effet le nom du cadeau du calife!

Une vieille Abyssinienne infirme se présenta à moi comme ma future belle-mère; je l’aurais du reste reconnue à son débit emphatique comme la mère de Fatma el Beidha, qu’elle égalait en tous cas par sa loquacité. Elle aussi m’affirma être heureuse que sa fille m’eût été donnée et exprima l’espoir que je lui donnerais dans ma maison le rang qui lui convenait. Je lui promis de bien traiter sa fille et m’excusai en même temps de ne pouvoir rester davantage chez moi. En m’en allant, je donnai l’ordre à Sadallah de recevoir mes hôtes, selon la coutume du pays aussi bien que possible, mais, de les chasser tous ensuite, à l’exception de Fatma el Beidha et même avec l’aide des autres domestiques, si cela était nécessaire.

Lorsque, quelques jours plus tard, le calife me demanda de nouveau avec curiosité des nouvelles de Fatma—je savais combien il tenait à ce que je vécusse aussi isolé et retiré que possible—je lui expliquai que je n’avais jusqu’à présent rien à lui reprocher à elle-même, mais que, grâce à sa nombreuse parenté, je me trouverais peut-être en contact avec des gens avec lesquels ni lui ni moi ne souhaitions avoir des relations; que je m’étais efforcé jusqu’à présent d’empêcher ces relations, mais que je me heurtais à une résistance en somme légitime. Je lui dis enfin que j’avais pensé, dans le cas où ces gens ne se soumettraient pas à mes ordres, à abandonner Fatma purement et simplement à ses parents; il se déclara d’accord avec ma manière de voir.

En réalité, tout n’était pas absolument exact dans mon récit, car depuis que Sadallah avait accompli les ordres que je lui avais donnés à ce sujet, je n’avais revu personne. J’attendis un certain temps afin de ne pas dévoiler au calife mes vraies intentions; puis j’envoyai Fatma el Beidha en visite chez sa mère, dont Sadallah avait découvert la demeure, avec l’ordre d’y rester tant que je n’aurais pas exprimé le désir de la voir revenir dans ma maison. Quelques jours plus tard j’envoyai des vêtements et une petite somme d’argent à Fatma; en même temps, dans une lettre je la déclarais quitte et libre envers moi de ses devoirs. J’assurai au calife que le départ de Fatma romprait ainsi toute relation avec ces gens, inconnus pour nous; il y vit la preuve que je m’efforçais de suivre consciencieusement ses ordres!

Un mois plus tard, la vieille Abyssinienne vint et me demanda la permission de marier sa fille à l’un de ses parents, ce à quoi je consentis volontiers: aujourd’hui, Fatma el Beidha est une heureuse mère de famille à Omm Derman.


CHAPITRE XIV.

Occupation des provinces méridionales par les Mahdistes.