Expédition des Mahdistes vers l’Equateur.—Sort du reste de la garnison d’Emin Pacha.—Campagne contre les Shillouk.—Reprise de Tokar par les Egyptiens.—Mort d’Othman woled Adam.—Discorde à Dongola.—Condamnation de Mohammed Khalid.

Karam Allah, auquel Othman woled Adam avait pris tous ses Basingers et ses esclaves, et qui vivait maintenant d’une façon fort pauvre à Omm Derman, s’était avancé, lorsqu’il était émir de la province du Bahr el Ghazal, jusque dans le voisinage du Nil Blanc et avait inquiété Emin Pacha sur son territoire. Par bonheur pour Emin, Karam Allah fut rappelé et depuis ce temps-là, on n’avait plus reçu de nouvelles des provinces équatoriales; celle du Bahr el Ghazal avait été abandonnée et les habitants d’Omm Derman, qui s’occupaient du commerce de blé, n’allaient que fort peu au sud de Faschoda. Le calife avait entendu parler des richesses de ces pays en esclaves et en ivoire. Il résolut, pour augmenter ses revenus, d’organiser une expédition pour les conquérir. Mais comme la tentative était hasardée, et qu’on pouvait douter de la bonne issue de l’entreprise, il ne voulut exposer au danger ni ses proches parents, ni ceux de sa tribu. Il désigna donc Omer Salih, comme chef de l’expédition. Les tribus de la vallée du Nil presque seules y prirent part.

Trois vapeurs furent frétés, auxquels on ajouta huit bateaux à voiles. Ils furent chargés de marchandises ordinaires de Manchester, de perles, etc. Omer Salih disposait d’environ 800 fusils et de 500 porteurs de lances. Le calife rédigea les lettres nécessaires à Emin Pacha et je fus obligé de mettre ma signature au bas d’une lettre écrite en mon nom et dans laquelle je sommais Emin de se rendre. En outre, Georgi Stambouli, qui s’était occupé précédemment des affaires d’Emin Pacha à Khartoum, lui écrivit aussi. Comme les Shillouk n’étaient pas tributaires des Mahdistes et qu’ils étaient très forts, Omer Salih reçut l’ordre de passer à Faschoda sans s’y arrêter et de ne se défendre qu’en cas d’attaque. Il quitta Omm Derman au milieu de juillet 1888, traversa Faschoda sans difficulté, mais ne trouva plus ensuite d’occasion pour envoyer des rapports sur sa situation.

Plus d’une année après, comme le calife était inquiet, et songeait aux moyens de se procurer des nouvelles, un vapeur revint avec un peu d’ivoire et quelques esclaves. Il fournit des renseignements sur le cours et l’état de l’expédition. La garnison de Redjaf s’était rendue et ses officiers avaient été envoyés à Dufilé, afin de faire prisonnier Emin Pacha, auquel ses soldats refusaient déjà obéissance; il devait être livré à Omer Salih. Après le départ des officiers, le bruit se répandit parmi les Mahdistes que c’étaient des traîtres et qu’ils étaient allés à Dufilé pour réunir les soldats qui y étaient stationnés et combattre Omer Salih. Celui-ci usa de représailles, arrêta les officiers et sous-officiers restés à Redjaf, les fit mettre aux fers, et partagea entre ses partisans tous les biens qu’il trouva en possession de ceux qu’il avait fait emprisonner.

Les officiers, arrivés à Dufilé, et qui voulaient réellement, suivant leurs instructions, s’emparer d’Emin Pacha, trouvèrent que celui-ci s’était déjà retiré avec Stanley. Ils entendirent alors parler de l’arrestation de leurs femmes et de la confiscation de leurs biens. Ils réunirent les soldats qui les avaient suivis volontairement et qui, après le départ d’Emin avaient fondé une sorte de république militaire; puis, ils marchèrent contre Redjaf. Les Mahdistes, informés de leur approche les attendirent en chemin. Un combat eut lieu dans lequel Omer Salih resta vainqueur. Les officiers tombèrent, mais la plus grande partie des troupes réussit à se retirer à Dufilé, dont la garnison fut bientôt attaquée par les Mahdistes et qui, après une vaillante défense força l’ennemi à battre en retraite. Malgré ce succès, la dissension éclata aussitôt parmi les soldats et ils se répandirent par bandes dans tout le pays afin de subvenir à leur entretien.

Le calife, heureux du succès remporté par Omer Salih, et poussé par Mohammed Cher woled Badr, arrivé par le vapeur, qui lui dépeignait les richesses du pays en termes très exagérés, se décida à organiser une nouvelle expédition. Il envoya Hassib woled Ahmed et Elias woled Kenuna avec deux cent soixante fusils et profita de l’occasion favorable que la position nouvellement acquise lui offrait, pour se débarrasser de personnages qu’il n’aimait pas. Depuis ce moment, Redjaf devint un lieu de déportation pour les criminels, pour les personnes dangereuses ou supposées dangereuses pour l’Etat. Beaucoup de ceux qui étaient inculpés de vols et qui se trouvaient prisonniers chez le Sejjir furent remis à Elias woled Kenouna. Le calife fit arrêter aussi tous ceux qui étaient soupçonnés de se livrer à des vices contre nature, ou de mener un genre de vie immoral. Il les fit mettre aux fers et expédier à Redjaf. Que les injustices les plus inouïes se soient produites alors, cela va sans dire! C’était une magnifique occasion pour les nombreux émirs et les autres personnages influents, de se débarrasser de ceux qu’ils n’aimaient pas. Hassib et Elias surent profiter de cette nouvelle organisation. Dans leur voyage, depuis Omm Derman à Kaua, ils visitèrent les villages situés dans le voisinage du fleuve, arrêtèrent les gens sous prétexte qu’ils appartenaient à la catégorie de ceux dont le calife avait ordonné la déportation à Redjaf, puis leur rendirent contre rançon la liberté et le droit de pouvoir rester dans leur patrie. C’était un métier lucratif!

La riche source de revenus des deux émirs ne tarit que lorsque les navires arrivèrent dans les districts des Shillouk et des Dinka qui surent défendre leur liberté avec courage et succès. Le calife avait entendu parler, par les marchands qui s’étaient rendus à Faschoda pendant les années 1889 et 1890 et qui faisaient paisiblement le commerce de blé avec les Shillouk, de la population de ces districts. Beaucoup de villages, sur les bords et dans le voisinage du fleuve, abritaient de nombreuses tribus de nègres Shillouk et Dinka qui, sans souci des populations du Soudan, gémissant sous la tyrannie du calife, menaient là une existence tranquille, et qui n’était troublée par aucun ennemi.

Ces tribus se trouvaient sous la domination du mek (roi) qui, issu de l’ancienne famille régnante des Shillouk, exerçait un pouvoir illimité sur ses sujets et leur permettait, dans son propre intérêt, de faire du commerce avec les Mahdistes, tandis que lui-même, confiant dans sa puissance ne tenait nullement pour nécessaire d’assurer le calife de sa soumission, ni de lui payer des impôts.

Zeki Tamel se trouvait avec son armée à Gallabat. Cette province avait bien diminué d’importance pendant la dernière famine; il avait, en effet, sacrifié la population en lui volant son blé, en faveur de ses soldats; elle avait souffert, en outre, des pertes importantes par suite de plusieurs invasions faites dans le pays des Amhara après la mort du roi Jean.