Quelques semaines s’étaient à peine écoulées depuis le départ de Khalid, lorsque Digna fut attaqué par les troupes égyptiennes sous Holled Smith Pacha et chassé de Tokar. Le calife, averti par Osman Digna qu’il serait attaqué par les troupes du Gouvernement, était dans une grande perplexité. Il déclara toutefois en gardant son calme extérieur, que la victoire était assurée.

C’est pourquoi la terreur fut d’autant plus grande, lorsque la nouvelle de la défaite et de la fuite d’Osman Digna parvint au calife. Comme il craignait que le Gouvernement, entraîné peut-être par le succès, n’avança contre Kassala et Berber où ne se trouvaient que des forces insuffisantes, il donna l’ordre de se retirer aussitôt à l’approche de l’ennemi. Il songea en même temps à élever un camp fortifié à Metemmeh. Mais il fut bientôt calmé par la nouvelle que le Gouvernement se contentait de Tokar. En réalité, cela seul fut pour lui un rude coup et une source de crainte continuelle, car il était à prévoir que les tribus, indisposées contre Osman Digna se joindraient maintenant au Gouvernement, ce qui ouvrirait à ses troupes la route vers Berber et Kassala. Quelques mois plus tard, on ordonna à Osman Digna, qui s’était retiré dans les montagnes, et dont les hommes qui lui restaient s’étaient dispersés à cause du manque de vivres, d’aller avec ses émirs à Berber. De là, il se rendit plus tard à Omm Derman avec le nouvel émir de Berber, Zeki woled Othman, un parent du calife. Le calife, convaincu de la fidélité et de la bravoure d’Osman Digna, le reçut très amicalement et le consola de sa défaite. Après un séjour d’une quinzaine, Osman Digna se rendit avec quelques chameaux et des femmes, cadeaux du calife, dans l’Atbara pour s’y livrer à l’agriculture, y édifier un camp et réunir peu à peu les restes dispersés de son armée.

Othman woled Adam, auquel en réalité, le Darfour oriental qui avait été presque dépeuplé par la famine, était seul soumis, avait résolu de marcher contre Dar Tama et Dar Massalat. Déjà à la frontière de ce district, il eut à soutenir un rude combat, ce qui le força à reconnaître combien ses adversaires étaient dangereux. Il fut attaqué dans son camp: ses ennemis, armés seulement de petites lances, s’y précipitèrent avec une hardiesse folle; il ne dut son salut qu’à ses armes supérieures et à la bravoure des sheikhs qui se trouvaient avec lui. Si l’attaque avait eu lieu pendant la marche, il aurait été sans aucun doute anéanti. Bien qu’il eût repoussé les ennemis, il différa cependant sa marche en avant, à cause des grandes pertes qu’il avait subies; avant qu’il n’aît pu recevoir des renforts, une violente épidémie de typhus éclata parmi ses soldats et le força à la retraite. En route lui-même tomba malade et il mourut deux jours après son arrivée à Fascher.

Ce fut une perte fort sensible pour le calife, car son cousin Othman woled Adam était, malgré ses vingt ans à peine, un brave guerrier et s’appliquait toujours à bien s’entendre avec ses soldats, à les maintenir contents et dispos et à renforcer son influence. Il partageait le butin sans égoïsme, mais avec générosité, après avoir prélevé la part destinée au calife, ne conservant pour lui-même que le strict nécessaire. Cavalier distingué, aimable avec chacun, il ne s’abandonnait pas à la vie efféminée qui affaiblissait son entourage. Il fut, encore longtemps après sa mort, donné comme exemple de l’Arabe noble et brave, par les nombreuses personnes qui l’avaient connu intimement. Après avoir longtemps réfléchi et écouté de nombreux conseils, le calife accorda la place du défunt à son proche parent le jeune Mahmoud woled Ahmed. Celui-ci était le contraire du premier, ne songeant qu’à s’enrichir, ne recherchant que la débauche, rôdant volontiers avec des danseuses et des chanteurs qui devaient le divertir de leurs chansons obscènes. Cette manière de vivre le fit détester et fut cause d’une révolution chez ses soldats qui avaient encore présent à la mémoire le souvenir de leur précédent maître. Cette révolte fut réprimée, il est vrai, mais coûta bien des vies d’hommes et diminua beaucoup les forces de Mahmoud.

Younis woled ed Dikem était resté à Dongola depuis sa nomination comme chef d’Abd er Rahman woled en Negoumi. Mousid, ancien lieutenant de ce dernier, et Arabi woled Dheifallah lui furent adjoints comme conseillers. Bientôt s’élevèrent de graves dissentiments entre les commandants, chacun voulant s’enrichir aussi vite que possible, et le pays appauvri ne pouvant satisfaire aux exigences de ses nombreux maîtres et de leurs partisans. Mousid et Arabi adressèrent au calife une plainte, dans laquelle ils représentaient Younis, qui avait abandonné le Gouvernement du pays au bon plaisir de ses esclaves, comme étant la cause de la cherté toujours croissante qui existait; ils l’accablèrent encore de maints reproches. Younis fut rappelé.

Comme le Dongola était une province frontière et qu’une bonne partie de sa population était déjà passée en Egypte; comme d’autre part, avec les continuels rassemblements de troupes à Wadi Halfa, on devait toujours s’attendre à une attaque, le calife voulut gagner le pays à sa cause et d’une manière durable, par un meilleur traitement. Il désigna donc Mohammed Khalid, dont il connaissait les capacités, comme successeur de Younis. Il l’envoya à Dongola avec l’ordre d’établir une administration plus douce, bien réglée et particulièrement de diminuer les impôts dans ce pays où l’agriculture n’était possible qu’avec des sakkiehs (roues pour puiser l’eau), mais qui était très riche en palmiers et en dattiers. Mais n’ayant pas entière confiance en la fidélité de Mohammed Khalid, il sépara le pouvoir militaire du pouvoir administratif et plaça les soldats armés de fusils sous les ordres d’Arabi Dheifallah, tandis qu’il soumettait les porteurs de lances appartenant aux tribus de l’ouest, aux ordres de Mousid.

Il était à prévoir que cette mesure amènerait des différends entre les personnalités dirigeantes.

Mohammed Khalid, afin d’élever les revenus du pays et de faciliter la situation aux habitants, donna toutes les places à des gens qui lui parurent convenables, tandis qu’Arabi et Mousid désiraient les mêmes places pour leurs parents et leurs favoris. Comme ils ne purent y réussir, ils émirent directement pour leur parti des prétentions que Mohammed Khalid ne voulut ou ne put satisfaire. On en vint à des contestations, à des injures, et finalement les deux partis se trouvèrent face à face, les armes à la main.

Le parti de Mohammed Khalid se composait principalement des habitants de la vallée du Nil: les Djaliin et les Danagla, tandis qu’Arabi et Mousid avaient pour eux les tribus de l’ouest et les soldats. Des deux côtés, on envoyait au calife rapports sur rapports, tandis que des intermédiaires et d’autres personnes amies de la paix s’efforçaient de prévenir le combat. Le calife fit partir aussitôt Younis woled ed Dikem, qu’il venait de destituer afin de remplacer Arabi et Mousid. Il les manda tous deux à Omm Derman pour entendre leur justification et pour les punir.

Quelques jours après leur arrivée, il envoya à Mohammed Khalid, l’ordre de venir également à Omm Derman, afin, disait-il, d’assister à la punition d’Arabi et de Mousid. Khalid vint et dut comparaître avec ses adversaires devant un tribunal placé sous la présidence du calife Abdullahi et composé du calife Ali, des cadis et de quelques émirs absolument dévoués au calife. Il fut accusé de s’être permis des appréciations désobligeantes sur les ordres du calife et d’avoir prétendu que le calife et ses parents étaient la cause de la ruine de tout le pays. Le calife était méfiant depuis longtemps à l’égard de Mohammed Khalid, à cause de son frère Yacoub qui haïssait profondément les parents du Mahdi. Il regrettait de lui avoir donné une situation influente qu’il pouvait utiliser pour le plus grand bien de ses propres parents, et saisit avec joie l’occasion de se défaire de lui. Une lettre arriva de la part de Younis qui, disait-on, avait reçu auparavant des instructions de Yacoub. Mohammed Khalid y était accusé d’avoir dérobé et envoyé à ses parents à Omm Derman six caisses de munitions, qu’on avait confiées à sa garde, d’une façon bizarre, pendant que les soldats se trouvaient sous les ordres d’Arabi Dheifallah. Le jugement du calife était arrêté déjà longtemps avant le commencement du procès. Mohammed Khalid fut trouvé coupable, condamné à la captivité pour un temps illimité et envoyé au Sejjir qui le priva de tout rapport avec autrui. Mais pour justifier le procédé du calife, arriva par hasard à ce moment d’Egypte à Omm Derman, un journal. Celui-ci contenait une notice tirée de la feuille italienne «La Riforma» où on prétendait que Mohammed Khalid avait été en relations avec le Gouvernement égyptien pour lui livrer les provinces qui lui étaient confiées. Cette preuve suffisait au calife. Il convoqua encore une fois les juges qui avaient siégé dans le premier procès, leur soumit le journal; ils reconnurent que c’était là la preuve la plus complète de la trahison de Mohammed Khalid. Celui-ci fut condamné à mort. Mais le calife déclara ne pas vouloir répandre le sang d’un parent du Mahdi et d’un descendant du Prophète; il commua la condamnation à mort en détention perpétuelle. La générosité du calife fut reconnue et louée d’une manière générale, même par ses adversaires! Il s’était ainsi défait pour toujours du seul homme qu’il craignait parmi les parents du Mahdi, à cause de ses connaissances et de sa finesse.