NANSEN ET JOHANSEN A LEUR ARRIVÉE A LA STATION DU CAP FLORA (Photographie de M. Jackson.)
Bientôt après nous rencontrons plusieurs autres membres de l'expédition: le commandant en second, M. Armitage, M. Child, le photographe, le Dr Kœtlitz. Les présentations faites, immédiatement ce sont de nouvelles congratulations. Un peu plus loin nous sommes salués par le botaniste, M. Fisher, M. Burgess et un Finnois du nom de Blomqvist. Dès qu'il avait aperçu un étranger sur la glace, immédiatement Fisher avait eu l'idée que ce ne pouvait être que moi. Il avait ensuite cru s'être trompé, lorsqu'au lieu de l'homme blond qu'il s'attendait à voir, il s'était trouvé en présence d'un homme aux cheveux et à la barbe complètement noirs. Une fois tout le personnel de la mission réuni, Jackson leur annonça que j'étais parvenu au 86°15′. Trois vigoureux hurrahs accueillirent la nouvelle.
Immédiatement des hommes partent au-devant de Johansen, pendant que je m'achemine vers la station anglaise, établie au cap Flora.
Jackson m'annonça alors qu'il avait des lettres pour moi et que, dans une excursion qu'il avait entreprise vers le nord, il les avait emportées, pensant nous rencontrer sur son chemin. Au mois de mars dernier, il s'était avancé jusqu'au cap Richthofen, à 35 milles seulement de nos quartiers d'hiver, et avait dû s'arrêter devant cette nappe d'eau libre dont nous avions soupçonné l'existence pendant notre détention.
Seulement, en arrivant près de la station, mon nouvel ami me questionna sur le Fram et sur les résultats de notre dérive. En quelques mots je lui racontai notre voyage à travers le bassin polaire. Dans les premiers moments de notre rencontre, m'expliqua-t-il plus tard, il avait cru à un désastre. Il pensait que notre navire avait été détruit et que nous étions les deux seuls survivants de l'expédition. Aux premières paroles qu'il m'avait adressées au sujet de notre bâtiment, il lui avait semblé surprendre dans ma physionomie une expression de profonde tristesse et n'avait plus ensuite osé aborder ce sujet. Il avait même recommandé à ses compagnons le silence sur ce sujet. S'étant ensuite aperçu de sa méprise, il me demanda aussitôt des renseignements sur le Fram et sur le reste de l'équipage.
Tout en causant nous arrivons à Elmwood, l'habitation de la mission, une maison russe, très basse, toute en bois, édifiée au pied d'une montagne, sur une ancienne ligne de côte, à une hauteur de 16 mètres au-dessus de la mer. Autour sont installés une écurie et quatre grands baraquements servant de magasins.
Nous entrons dans ce nid chaud perdu au milieu de cette froide solitude… Le plafond et les murs sont couverts de drap vert. Aux panneaux sont accrochées des photographies, des photogravures. Des étagères chargées de livres et d'instruments sont disposées dans les angles. Des vêtements et des chaussures sont suspendus au plafond pour sécher. Au milieu de cette pièce confortable brûle un poêle hospitalier. Un singulier état d'esprit me pénètre en m'asseyant au milieu de toutes ces choses étranges pour nous. Par un coup du destin changeant, toutes les responsabilités et toutes les anxiétés qui, depuis trois longues années, pesaient sur moi, se sont envolées subitement. Je suis maintenant dans un port sûr au milieu de la banquise. Les pénibles attentes de ces années de lutte s'effacent devant le soleil flamboyant d'une brillante aurore. Mon devoir est accompli, ma tâche est terminée. Maintenant je n'ai plus qu'à me reposer et à attendre.
ELMWOOD, LA STATION DU CAP FLORA
Jackson me remet une cassette soigneusement scellée. Elle contient des lettres de Norvège. En l'ouvrant, mes mains tremblent et le cœur me bat violemment. Toutes ne m'apportent que de bonnes nouvelles. Après cela, un doux sentiment de quiétude m'envahit.