Le dîner est servi. Du pain, du beurre, du lait, du sucre, du café, toutes choses dont depuis un an nous avons perdu le goût. Mais le suprême confort de la vie civilisée, nous ne le connaissons qu'après avoir jeté nos guenilles et pris un bain. La couche de crasse qui nous enveloppe est si épaisse qu'elle ne disparaît qu'à la suite d'une série d'ablutions réitérées. Après avoir endossé des vêtements propres et moelleux, coupé notre barbe et notre chevelure hirsutes et embroussaillées, notre transformation de sauvages en Européens est maintenant complète. Plus rapidement elle s'est opérée que l'adaptation inverse subie il y a dix-huit mois.

Bientôt arrive Johansen, escorté par les membres de l'expédition. Lorsque les Anglais avaient rencontré mon ami, immédiatement ils l'avaient salué, ainsi que le pavillon norvégien d'un triple hourrah, puis s'étaient attelés aux traîneaux, ne voulant à aucun prix lui permettre d'y toucher. «Je marchais à côté d'eux, me raconta-t-il, comme un simple touriste. De bien des manières nous avons voyagé sur la banquise, à coup sûr celle-là est la plus agréable.»

Johansen est non moins cordialement reçu que je l'ai été. A son tour, il subit la même transformation que moi. Après cette métamorphose, je ne puis reconnaître mon camarade. Je cherche à retrouver en lui le miséreux qui se promenait avec moi devant un taudis sur cette plage désolée. Le troglodyte, noir de crasse et de suie, a fait place à un élégant Européen, fumant un bon cigare, paresseusement étendu sur un siège confortable. De jour en jour, il me semble engraisser d'une manière alarmante. Du reste, depuis notre départ du Fram, nous avons tous les deux singulièrement augmenté de poids. En quinze mois, j'ai gagné 10 kilogrammes et demi et Johansen un peu plus de 6 kilogrammes. Ce brillant résultat, nous le devons à notre nourriture composée exclusivement de graisse et de viande d'ours.

M. JACKSON A ELMWOOD

Nous vivons dans la paix et le bien-être, attendant le navire qui nous doit rapatrier. Pour nous faire oublier l'attente, nos amis nous comblent des soins les plus affectueux et des attentions les plus délicates. Non, jamais, je ne saurais exalter assez la large et cordiale hospitalité que nous a donnée l'expédition anglaise. Est-ce le résultat de notre isolement absolu pendant un an, ou est-ce l'esprit de solidarité qui pousse les hommes à se réunir dans ces régions désolées? Je ne sais, toujours est-il que jamais les plus longues conversations ne nous lassent, et que nous avons l'impression d'être tous de vieux amis, alors qu'il y a quelques jours, nous étions des inconnus les uns pour les autres.

Dès notre arrivée à la station du cap Flora, je m'empressai de comparer nos montres avec les chronomètres de l'expédition anglaise. L'erreur n'était que de vingt-six minutes, correspondant à une différence de 6°5′ de longitude. En possession de ce renseignement je puis maintenant calculer mes observations de longitude. Ce travail achevé, je dresse d'après nos relevés une carte de la terre François-Joseph, que Jackson veut bien me permettre ensuite de comparer à celle exécutée par lui. La carte de la [page 270], qui n'a du reste qu'une valeur provisoire, est le résultat de ce travail. Lorsque toutes mes observations auront été soigneusement vérifiées, et si je puis obtenir communication des minutes de Payer, je pourrai publier un document beaucoup plus précis. Le seul point sur lequel je désire actuellement attirer l'attention est le morcellement de la terre François-Joseph, et l'absence de masse continentale dans cette région. Dans plusieurs localités, mes relèvements concordent avec ceux de Payer. Mais l'énigme qui nous avait occupés l'hiver demeurait toujours non résolue. Où sont le glacier de Dove, et la partie la plus nord de la terre Wilezek? Où sont les îles Braun, Hoffmann et Freeden, de Payer? L'explorateur autrichien, qui est un topographe expérimenté et très soigneux, a été sans doute victime d'une illusion d'optique, produite par le brouillard. Je ne puis expliquer autrement une pareille erreur.

Les environs du cap Flora sont très intéressants au point de vue géologique. Aussi souvent que je le pouvais, j'étudiais la structure de cette région, tantôt seul, tantôt en compagnie du Dr Kœtlitz. Nous fîmes notamment des excursions sur de hautes moraines, très abruptes, à la recherche de fossiles fort abondants en certains points. Du niveau de la mer jusqu'à une hauteur de 250 à 300 mètres, le sol est constitué par une couche d'argile renfermant des fragments de grauwacke rouge très riche en fossiles. La présence de bélemnites et d'ammonites permet de rapporter avec certitude cet étage au jurassique. En différents points, il se trouve traversé par de minces filons de charbon et renferme de nombreux gisements de bois fossiles. Au-dessus de cette couche sédimentaire s'étend une puissante[49] formation d'un basalte à gros grains; très différent des basaltes typiques, et paraissant se rapporter à ceux du Spitzberg et de la terre du Nord-Est. Dans l'archipel François-Joseph, cette roche présente, du reste, une grande variété de texture et occupe des positions très différentes par rapport au niveau de la mer. Ainsi, à l'île Northbrook et sur les terres voisines, il ne se rencontre qu'à l'altitude de 250 à 300 mètres, tandis que, plus au nord, il constitue le rivage même. Aux environs du 81° de Lat., cette roche forme de hauts escarpements à pic au-dessus des fjords comme, par exemple, aux caps Fischer, Clements Markham, Mac Clintock.

[49] Sa puissance varie de 300 à 350 mètres.