Ici, nous trouvions tous les éléments nécessaires de travail et, tous nos loisirs, nous les employions à la discussion de problèmes scientifiques avec nos hôtes.

INSTANTANÉ D'UN OURS ET D'UN CANON DE FUSIL

Le botaniste de l'expédition, M. Harry Fisher, fort intéressé par les études zoologiques et botaniques dans les régions polaires, s'était livré, pendant son long séjour à la terre François-Joseph, à des recherches qui augmenteront dans une large mesure nos connaissances biologiques. Jamais je n'oublierai nos longues et curieuses conversations et son amabilité à m'initier à ses importantes découvertes. Après avoir été privé pendant si longtemps de tels entretiens, je ne pouvais m'en lasser; j'étais comme un morceau de terre qui, à la suite d'une sécheresse d'une année, absorbe avec avidité une pluie bienfaisante.

Des distractions d'un autre genre nous étaient offertes. Lorsque je me sentais fatigué par le travail acharné auquel je me livrais, j'allais à la chasse en compagnie de Jackson ou de quelque autre membre de la mission. Autour de la station le gibier ne manquait pas. Un jour, nous tirions des ours, un autre des guillemots ou des colombes de mer, ou bien encore allions recueillir des œufs sur les falaises peuplées de milliers de mouettes tridactyles.

Les jours passaient, et le Windward, le navire qui devait venir ravitailler l'expédition anglaise, ne paraissait pas. Ce retard n'était pas sans nous causer quelque impatience. Peut-être le bâtiment ne pouvait-il se frayer un chemin à travers les glaces et serions-nous condamnés à hiverner ici? La perspective n'avait rien d'attrayant. Être arrivés si près du but et ne pouvoir l'atteindre! Nous commencions à regretter de n'avoir pas poursuivi notre route vers le Spitzberg. Peut-être, si nous avions continué notre marche, aurions-nous déjà rencontré le chasseur de phoques dont il avait été si souvent question dans nos conversations pendant l'hivernage? La raison de notre arrêt à la station du cap Flora est très compréhensible. Jackson et ses compagnons nous avaient fait une réception tellement cordiale que même le Spartiate le plus endurci n'aurait pu résister à ses charmes. Après nos terribles labeurs, nous avions trouvé ici une maison agréable où nous n'avions rien de mieux à faire qu'à nous reposer et attendre. Hélas! l'attente patiente n'est pas toujours facile à supporter, et nous songions sérieusement à nous mettre en route pour le Spitzberg.

Pour une telle entreprise, la saison n'est-elle pas déjà trop avancée? Nous sommes à la moitié de juillet. En partant immédiatement, si nous rencontrons en route quelque obstacle imprévu, nous n'arriverons pas avant un mois, même plus tard, dans les eaux où nous pourrons avoir chance de rencontrer un navire. Nous serons alors au milieu ou à la fin d'août, époque à laquelle les pêcheurs commencent à opérer leur retour. Si nous ne trouvons pas un de ces bâtiments avant le commencement de septembre, nous serons probablement contraints à un hivernage au Spitzberg. Le parti le plus simple est donc d'attendre l'arrivée du Windward. En somme, c'est ici que nous avons les plus grandes chances de rapatriement rapide. La saison la plus favorable pour la navigation dans ces parages est le mois d'août et le commencement de septembre. Donc, confiance et patience!

Nous ne sommes du reste pas les seuls à supporter difficilement cette détention. Quatre membres de l'expédition anglaise qui doivent quitter la station et rentrer après une absence de deux ans, attendent également avec anxiété le navire.

20 juillet.—De jour en jour notre impatience augmente. De l'avis de Jackson, le Windward aurait pu arriver ici dès le milieu de juin; à différentes reprises, affirme-t-il, la mer a été assez libre pour lui permettre le passage. Je ne partage pas cet optimisme. Devant la station on ne voit qu'une petite quantité de glace, mais plus au sud une banquise compacte doit barrer la route… Depuis plusieurs jours, la dérive a ramené de l'est d'épaisses masses de glace. A perte de vue, une plaine blanche; pas la plus petite nappe d'eau libre! Nous voici encore séparés de ce monde que nous pensions presque toucher!

Au bout de l'horizon s'étend une bande de nuages bleuâtres. Là-bas, très loin, par derrière cette banquise la mer est donc dégagée. Peut-être sur ses eaux libres vogue le navire qui doit nous ramener auprès des nôtres, le navire qui nous apporte des nouvelles de la patrie et de tous les êtres aimés. Toujours le rêve doré de la prochaine réunion!