21 juillet.—Aujourd'hui, enfin, souffle un vent du nord qui nettoie la mer de la glace qui l'encombre. Ce soir, dans toutes les directions à perte de vue, la mer libre! Peut-être verrons-nous bientôt poindre le navire tant désiré.

22 juillet.—La vie n'est faite que d'espoirs et de désappointements. Hier, nous étions pleins d'espérance; aujourd'hui, nous demeurons abattus devant les décevances de la dérive des glaces. Un vent de sud-est a ramené devant nous une épaisse banquise. Il faut s'armer de patience!

26 juillet.—Enfin, est arrivé le Windward! Ce matin, Jackson est venu me tirer par les jambes pour m'annoncer la bonne nouvelle. Immédiatement je me suis levé et ai regardé par la fenêtre. Il est là, ce navire dont la venue est si ardemment désirée, manœuvrant lentement à la lisière de la glace à la recherche d'un mouillage. Quelle chose étrange que ce bâtiment. Comme il me paraît grand et haut! Il me semble une petite île! Il apporte des nouvelles du monde, du monde vivant, de tout là-bas!

L'émoi est général dans notre petite colonie. Tous se sont levés et, dans les costumes les plus étranges, contemplent, par la fenêtre, le merveilleux visiteur. Jackson et Blomqvist, aussitôt habillés, s'acheminent vers le Windward. N'ayant rien à faire pour le moment à bord, je me remets au lit. Bientôt après Blomqvist arrive, tout essoufflé, m'annoncer que tous les miens sont bien portants et que le Fram n'est pas de retour. C'était la première chose dont s'était enquis l'excellent Jackson.

Je m'habille et me rends à mon tour à bord. Arrivé près du navire, je suis accueilli par trois hourrahs retentissants et cordialement reçu par le capitaine Brown, commandant du Windward. Nous nous asseyons ensuite devant un excellent déjeuner et, au cours de ce repas, apprenons des nouvelles absolument étonnantes. On peut photographier les gens à travers des portes en bois, épaisses de plusieurs centimètres, des projectiles dans le corps des blessés! Les Japonais ont battu les Chinois. Le Spitzberg a été ouvert aux touristes. Une compagnie norvégienne entretient un service régulier entre cette terre polaire et notre pays. Sur cet archipel un hôtel a été bâti et un bureau de poste fonctionne avec des timbres spéciaux. Enfin le Suédois Andrée se propose d'atteindre le Pôle en ballon et attend un vent favorable pour partir. Si nous avions poursuivi notre route vers le Spitzberg, nous serions tombés au milieu de tous ces touristes. Nous aurions trouvé un hôtel et aurions été rapatriés par un vapeur offrant tout le luxe des installations modernes et non pas par quelque pauvre chasseur, comme nous l'avions pensé. Cela aurait été une scène très amusante de nous voir arriver, sales et déguenillés, tels que nous sortions de notre chenil de l'hiver, au milieu d'une bande d'Anglais et d'Anglaises.

Maintenant une activité fébrile règne dans la petite colonie. L'équipage et les membres de la mission travaillent de concert à mettre à terre les approvisionnements de toute nature apportés par le Windward. En moins d'une semaine le déchargement est terminé. Nous attendons ensuite quelques jours pour donner le temps à Jackson d'achever sa correspondance. Sur ces entrefaites, une tempête éclate; les amarres qui relient le Windward à la lisière de la glace se rompent, et le navire s'en va à la dérive. Le capitaine parvient à gagner un mouillage qui est loin d'être sûr. Le bâtiment n'a que quelques centimètres d'eau sous la quille. Entre temps, la glace, chassée par le vent, se presse en masses de plus en plus considérables. Un moment, la situation devient assez mauvaise; les blocs n'arrivent pas heureusement jusqu'au navire. Quelques jours après cet incident, le Windward était paré pour le départ.

7 août.—Maintenant est arrivé le moment de faire nos adieux à la dernière station de notre route, où nous avons reçu une si cordiale hospitalité. Tous ceux qui doivent partir: MM. Fisher, Child, Burgess, le Finnois Blomqvist, Johansen et moi sommes à bord, et ceux qui doivent demeurer sont là, sur la lisière de la glace. Un moment le soleil perce les nuages au-dessus du cap Flora; aussitôt nous levons nos chapeaux et envoyons un dernier salut à ces hommes courageux, qui vont passer encore un hiver dans la grande solitude des glaces, pendant que le Windward, poussé par le bon vent, s'éloigne vers le sud.

La fortune nous fut favorable. A l'aller, le navire, avant de parvenir à la terre François-Joseph, avait eu à lutter contre d'épaisses banquises. La glace était encore très abondante, mais relativement mince et sans grande consistance. Sur quelques points seulement, nous fûmes arrêtés et dûmes nous frayer un passage de vive force à la vapeur. Le navire était, d'ailleurs, dans d'excellentes mains. Du matin au soir, tant qu'un glaçon fut en vue, notre capitaine ne quitta pas le «nid de corbeau». A peine prenait-il le temps de dormir quelques heures.

Comme Brown me le disait fréquemment, avant tout il importait d'arriver en Norvège avant le retour du Fram. Cet excellent homme comprenait bien quelle émotion éprouveraient les nôtres, si les autres nous précédaient.

Rapide et agréable fut la traversée. L'expérience acquise à l'aller avait suggéré au capitaine Brown l'idée de faire route d'abord vers le sud-est, c'est-à-dire vers la Nouvelle-Zemble, pour sortir le plus tôt possible de la glace et pour gagner l'eau libre. Les prévisions de ce marin expérimenté se trouvèrent justes.