Après avoir parcouru 220 milles à travers la banquise, nous atteignîmes l'eau libre à l'extrémité supérieure d'une longue baie ouverte vers le nord au milieu des glaces. Nous étions arrivés juste au bon endroit. Eussions-nous suivi une route un peu plus à l'est ou à l'ouest, nous eussions été retenus pendant des semaines. Une fois sur le libre Océan, de suite le cap fut mis sur Vardö. Une indescriptible sensation d'apercevoir cette immensité bleue!

Un matin, tandis que nous contemplons la mer, nous découvrons une première voile! Nous voici, enfin, dans des eaux fréquentées!

LE CAP FLORA

Dans la soirée du 12 août, je distingue quelque chose de noir devant nous, très bas, au bout de l'horizon. Qu'est-ce? A tribord, cette ombre s'étend au loin vers le sud. Je la regarde des heures et des heures. C'est la terre, la terre de Norvège! Je suis comme hypnotisé; une partie de la nuit je m'absorbe dans la contemplation de cette longue ligne sombre. Un frisson de fièvre secoue mon corps. Quelles nouvelles allons-nous trouver en arrivant?

Le lendemain matin, nous sommes tout près de la côte. Une terre nue, guère plus engageante que celle que nous avons laissée derrière nous dans les brumes de l'Océan Glacial; mais c'est la Norvège. Nous rencontrons plusieurs navires et échangeons avec eux les saluts de pavillon. Nous croisons ensuite le cotre de la douane; nous n'avons rien à démêler avec cette administration. Bientôt arrive le pilote. Après avoir manifesté une certaine surprise d'entendre parler norvégien à bord d'un navire anglais, il ne prête plus ensuite attention à notre présence, jusqu'à ce que le capitaine Brown lui ait dit mon nom. Alors il reste comme pétrifié; puis, de suite, son visage s'éclaire d'une expression indicible de joie. Il me saisit alors vigoureusement les mains et me félicite d'avoir échappé à la mort. Depuis longtemps les gens me croient dans la tombe.

Le Fram n'est pas encore arrivé! A cette nouvelle, je me sens débarrassé d'un grand poids. Une terrible anxiété aura été épargnée aux nôtres.

Bientôt le Windward entre dans le port de Vardö, silencieusement et sans éveiller l'attention. Avant que l'ancre ait été mouillée, Johansen et moi sautons dans un canot, pour nous rendre de suite au bureau du télégraphe. Quelques instants après nous sommes sur le quai. Nous avons encore trop la mine de pirates pour que l'on puisse nous reconnaître. Les passants poursuivent leur chemin sans même nous regarder. Le seul être qui semble se douter du retour des deux explorateurs, est une intelligente vache qui, au milieu d'une ruelle, s'arrête pour nous contempler d'un air étonné. La vue de cet animal nous donne une si agréable sensation d'été, que j'ai un instant l'idée de m'arrêter pour la caresser. J'ai maintenant l'impression que je suis bien en Norvège.

J'apporte au télégraphe une centaine de dépêches, dont une ou deux d'environ mille mots. A cette vue l'employé me lance un regard peu aimable; mais, lorsque ses yeux tombent sur la signature, sa mine change subitement. Sa figure rayonne et immédiatement il m'adresse un cordial souhait de bienvenue.