Afin de nous trouver prêts à toutes les éventualités possibles, des préparatifs complets de retraite sont faits. Des traîneaux et des kayaks sont construits, des paniers disposés pour les provisions, et les vivres choisis et pesés. En même temps, Amundsen, Bentzen, Mogstad et Henriksen fabriquent des ski, dont nous manquons. Les raquettes canadiennes étant préférables, à mon avis, aux patins norvégiens pour haler les traîneaux sur une banquise accidentée, j'en fis confectionner dix paires. Ordre fut donné à tout le monde de s'exercer à la marche avec ces engins. A partir du 1er mai, lorsque les ski furent terminés, des courses quotidiennes sur ces patins furent également organisées, afin d'entraîner tout l'équipage.

L'ATELIER DE CONSTRUCTION DES TRAINEAUX (JUILLET 1895)

A la fin de mars, la banquise manifesta des signes d'agitation. A une vingtaine de mètres du bord s'ouvrit, entre le navire et le dépôt, un canal autour duquel se formèrent un grand nombre de crevasses plus ou moins larges. Du 11 avril au 1er mai, se produisirent plusieurs pressions. Le 11 avril, Scott-Hansen et moi fûmes témoins de la violence de ces chocs. Nous suivions un étroit chenal, couvert de «jeune glace», épaisse, tout au plus, de 60 centimètres, lorsqu'une déchirure s'ouvrit parallèlement à la première crevasse, déterminant dans le «champ» une pression. Dans le choc, les deux bords du chenal se heurtèrent avec une telle violence que la glace s'enfonça pendant quelques instants à plusieurs mètres de profondeur.

La «jeune glace» de mer est extraordinairement plastique, et peut être soulevée en larges vagues sans donner lieu à une rupture.

Pendant la dernière partie d'avril, le chenal principal situé à l'arrière s'ouvrit de plus en plus. A perte de vue, il s'étendait vers le nord et projetait sur le ciel l'ombre foncée caractéristique de l'existence d'une nappe d'eau libre. Vers le 1er mai, près du Fram, sa largeur atteignait 900 mètres, plus au nord 1,433 mètres. Le lendemain, subitement, cette énorme crevasse se ferma. Les deux masses de glaces riveraines se rapprochèrent et se heurtèrent avec un fracas de tonnerre, soulevant un hummock haut de plus de 11 mètres.

BANQUISE AUTOUR DU Fram, VUE PRISE DU DÉPÔT

Pendant le mois d'avril, le Fram resta pour ainsi dire immobile. Du 15 mars au 4 avril, nous avançâmes seulement de 4 milles vers le nord. Plus tard, la dérive s'accentua, sans jamais, cependant, acquérir la vitesse qu'elle avait eue au printemps précédent. Peut-être, lorsque la saison sera plus avancée, deviendra-t-elle plus rapide, écrivai-je dans mon journal à la date du 23 mai, et éviterons-nous le recul de l'été passé! En tous cas, la banquise n'est pas aussi divisée que l'an dernier à pareille époque. Actuellement, les larges plaques voisines du navire ne présentent pas la moindre fissure.

A la fin de mai, le vent vira au sud-ouest, puis à l'ouest et au nord-ouest, et le «mouvement rétrograde de l'été» commença. Il fut de courte durée. Vers le 8 juin, sous l'influence de brises d'est, nous fûmes portés dans l'ouest et le 22, nous atteignîmes le 84°31′ de Lat. N. et le 82°58′ de Long. Est. de Gr. Pendant les derniers jours du mois, et durant la plus grande partie de juillet, la dérive persista dans cette direction.