En mars, avril et mai, les calmes furent très fréquents et le vent vint généralement de l'est, toujours très faible. Ces calmes ajoutaient encore à la monotonie de notre existence et exerçaient par suite une influence déprimante sur le moral des hommes. Dans les derniers jours de mai survint une fraîche brise d'ouest; elle ne nous était, certes, pas favorable, mais elle amenait un changement dans le monde extérieur qui nous entourait. Le 8 juin, il y eut encore un incident météorologique. Ce jour-là, s'éleva un vent violent d'E.-S.-E.; sa vitesse atteignit jusqu'à 10 mètres par seconde. Depuis longtemps nous n'avions pas observé une brise aussi fraîche.

Aussitôt le découragement qui commençait à percer fait place à un regain d'énergie. Tout le monde est gai et plein d'entrain; les chants et les rires reprennent de plus belle, tandis que, les jours précédents, les conversations se réduisaient à l'échange de monosyllables. On examine les cartes et on fait des plans d'avenir. Si le vent d'est persiste pendant quelque temps, nous serons tel jour à telle latitude, et très certainement nous serons de retour en automne 1896. La tête remplie de rêves joyeux et d'espérance, on oublie la situation présente.

MONTICULE DE GLACE FORMÉ PAR LES PRESSIONS (AVRIL 1895)

Et pourtant elle est terriblement monotone. Nous n'avons pas même la distraction de recevoir de temps à autre la visite d'un ours. Ces animaux ont complètement disparu. Aussi, grand est l'émoi à bord, lorsque, le 7 mai, on signale la présence d'un tout petit phoque dans un chenal qui s'est récemment ouvert près du Fram. C'est le premier de ces amphibies que nous apercevons depuis le mois de mars. Plus tard, nous vîmes fréquemment quelques-uns de ces animaux dans les crevasses voisines du navire. Ils étaient très farouches; ce ne fut que dans le milieu de l'été que nous réussîmes à en capturer un, encore était-il de si petite taille qu'il fut tout juste suffisant pour fournir un rôti.

Le 14 mai, une mouette blanche, probablement une pagophile (Larus eburneus), passe autour du navire, se dirigeant vers l'ouest. Le 22, arrive le premier bruant; à compter de cette date, ces messagers du printemps deviennent de jour en jour plus nombreux. Le 10 juin, les chasseurs abattent leur premier gibier, un pétrel arctique et une mouette tridactyle, et le 20, deux guillemots de Brünnich.

Le thermomètre qui, au milieu de mars, marquait −40° se relève peu à peu. Après être resté invariable en avril, entre −25° et −30°, il remonte rapidement en mai. Vers le 15, il s'élève à −15°, et, vers le 30, à −6°. Le 3 juin, bien que la température soit encore de −3°, une large nappe d'eau se forme près du navire. Le 5, pour la première fois, le thermomètre s'élève au-dessus du point de congélation, à +2°.

L'étude des profondeurs océaniques était une des principales recherches confiées à nos soins; malheureusement, le mauvais état de nos lignes nous empêcha de faire des sondages aussi fréquents que nous le désirions.

LA FORGE (MAI 1895)