Le 24 et le 25 avril, nous sondons jusqu'à 3,000 et 3,200 mètres sans atteindre le fond. Le 22 juillet, même résultat avec des lignes de 2,500 et de 3,060 mètres. Le lendemain, nous touchons le fond par 3,800 mètres.
Dans la nuit du 22 juin, huit ou dix femelles de narvals viennent s'ébattre dans le chenal ouvert à tribord. Après leur avoir tiré plusieurs coups de feu sans résultat, je m'élançai à leur poursuite dans la baleinière, sans parvenir à les joindre. Je fis préparer des harpons, bien décidé à leur donner la chasse dès que l'occasion s'en présenterait. Le 2 juillet, je crus le moment propice arrivé. Le canal grouillait de cétacés, mais, dès que le canot fut à la mer, ils disparurent comme par enchantement. Quelques jours après ils se montrèrent dans une autre flaque d'eau; cette fois encore nous ne pûmes les approcher.
De temps en temps, des phoques (Phoca barbata) se montraient autour du navire. Comme les narvals, ils étaient trop farouches pour que nous pussions les approcher. Enfin, dans les premiers jours d'août, nous reçûmes la visite d'un ours. Depuis six mois aucun de ces animaux ne s'était montré.
Pendant l'été, dans toutes les directions, s'ouvraient, à chaque instant, de larges crevasses pour se refermer ensuite quelques heures plus tard. En se rejoignant, les glaçons se heurtaient avec violence; dans ces chocs, leurs bords se brisaient, s'amoncelaient et s'empilaient en hummocks plus ou moins larges, qui s'effondraient dès que la pression cessait. A la suite de ces convulsions, le floe qui portait le Fram se fendit de plus en plus, et, après un violent assaut survenu le 14 juillet, un chenal s'ouvrit sur le flanc du navire. Un moment je crus que le bâtiment allait quitter l'étau de glace qui l'enserrait depuis vingt-deux mois, et reprendre possession de son élément. Le Fram resta cependant pendant quelque temps encore fixé à son floe, virant seulement dans différentes directions, lorsque la banquise était agitée.
CHENAL OUVERT A L'ARRIÈRE DU Fram (JUIN 1895)
Le 27 juillet, la glace éprouva une convulsion absolument extraordinaire. De tous côtés s'ouvraient de larges canaux, et le glaçon sur lequel était installé la forge, tournait sur lui-même au milieu d'une nappe d'eau, comme saisi par un tourbillon; en même temps, le navire virait du N.-E. à l'O. ½ S. Le floe qui supportait le Fram, craquelé de tous côtés, ne m'inspirant plus confiance, je résolus de l'abandonner en faisant sauter le bloc qui nous retenait prisonniers. Une charge de trois kilogrammes et demi de poudre à canon fut placée, sous le glaçon, à un mètre et demi de l'étrave. L'explosion détermina un choc violent dans tout le navire, mais sembla, au premier abord, n'avoir exercé aucune action sur la glace. Quelques instants après, cependant, le bloc se disloqua, et, le Fram, glissant lentement comme sur un ber, se trouva à flot.
Maintenant la situation du bâtiment est excellente. A bâbord se rencontre une plaque de glace, unie et peu élevée, et à tribord s'étend une nappe d'eau, longue de 190 mètres et large de 108 mètres environ. Que seulement l'hiver vienne rapidement pour couvrir ce bassin d'une bonne couche de glace!
Pendant la seconde moitié de juin et le mois de juillet, la dérive continua à notre entière satisfaction. Durant cette période, nous n'éprouvâmes guère d'alternatives de progrès et de recul vers le nord; toutes les variations dans la direction de notre marche se produisirent dans le sens de la longitude, comme le montre le tableau de la page suivante.
Après avoir été rapidement portés vers l'ouest, du 22 au 29 juin, nous revînmes vers l'est au commencement de juillet. La dérive reprit ensuite dans la direction primitive, puis un nouveau recul se manifesta jusqu'au 12 juillet, suivi d'un nouveau progrès vers l'ouest jusqu'au 22. A partir de cette date nous rétrogradâmes jusqu'au 6 septembre. A cette date nous nous trouvions par 79°52′, soit à peu près à la même longitude que le 29 juin.