Pauvres êtres, jusqu'ici ils n'ont vécu que sur ce pont de navire tout noir, jamais encore ils n'ont entrevu le beau ciel bleu!

19 novembre.—Dans la matinée, j'ai fait connaître mes projets à Johansen. Je lui ai exposé les terribles dangers de l'entreprise; c'est une affaire de vie ou de mort. Avant de prendre une résolution, il doit donc réfléchir un jour ou deux.

«Non, répondit-il, je n'ai pas besoin de réflexion; dès maintenant, je suis prêt à vous suivre. Depuis longtemps, j'ai mûrement songé à cette entreprise, et toujours mon plus grand désir a été de vous suivre. Que vous acceptiez ma réponse dès aujourd'hui ou dans plusieurs jours, jamais elle ne variera. Ma résolution est inébranlable.

—Soit, si vous avez déjà réfléchi aux dangers et aux souffrances d'une telle expédition, si vous avez envisagé la perspective probable de la mort dans cette entreprise, je n'insiste pas pour attendre plus longtemps votre décision.

—Parfaitement, répondit Johansen, je suis prêt à vous suivre où et quand vous voudrez.

—Affaire conclue, demain nous commencerons nos préparatifs.»

20 novembre.—Ce soir, j'ai annoncé à l'équipage mes projets. Tous naturellement n'auraient pas demandé mieux que de m'accompagner. Aussi, pour adoucir leurs regrets, je m'efforce de relever, à leurs yeux, l'importance de leur mission. Si une expédition vers le nord peut devenir glorieuse, il n'est certes pas moins honorable d'accomplir la traversée du bassin polaire et de ramener ensuite l'expédition saine et sauve en Norvège.

Dès le lendemain, nous commençons les préparatifs. Tout d'abord, nous construisons deux kayaks, longs de 3m,70, larges de 0m,70 dans leur partie médiane, profonds, l'un de 0m,30, l'autre de 0m,38. Comme on le sait, ces longues périssoires en peau ne portent qu'un seul homme, assis au milieu dans un trou ménagé sur le pont entièrement fermé d'autre part. Afin que l'eau ne puisse pénétrer dans l'intérieur du canot, le rameur est vêtu d'une jaquette en peau de phoque absolument imperméable, s'adaptant, comme un tablier, sur un cercle en bois garnissant l'ouverture. L'homme fait ainsi corps avec le canot. Ces kayaks peuvent contenir chacun trois mois de conserves et une certaine quantité de vivres pour les chiens. Ces embarcations nous seront absolument nécessaires pour la traversée des canaux qui découpent la banquise et pour faire ensuite le trajet de la terre François-Joseph au Spitzberg ou à la Nouvelle-Zemble.

Je fais construire plusieurs traîneaux tout spécialement en vue de notre expédition, réunissant toutes les conditions désirables de souplesse et de résistance pour qu'ils puissent supporter, sans faiblesse, les chocs et les secousses auxquels ils seront exposés. Deux de ces véhicules mesuraient une largeur égale à celle des kayaks, c'est-à-dire 3m,70.

Après cela, je me livre à de nombreuses expériences pour me guider dans le choix des provisions. Nos rations, comme celles des chiens, doivent être tout à la fois aussi nutritives et aussi légères que possible. Je dois, en outre, examiner minutieusement sur le terrain tous les instruments que nous emporterons pour m'assurer qu'ils répondront parfaitement à nos désirs. De toutes ces précautions dépend dans une large mesure le succès final.