Une grosse question était le choix des vêtements; aussi, avant de la résoudre, fis-je plusieurs excursions avec notre vestiaire habituel en peau de loup. Par une température de −37°,6 et même de −41°, je sue à grosses gouttes, dès que je me donne un peu de mouvement. Évidemment le temps ne sera jamais assez froid pour qu'il soit utile d'emporter ces vêtements. Il faudra en prendre de plus légers.
Nous éprouvons également notre matériel de campement. Nous dressons notre tente en soie et allumons à l'intérieur le fourneau fabriqué en vue de l'expédition en traîneau. En une heure et demie l'appareil fournit trois litres d'eau bouillante et cinq litres d'eau produits par la fusion de la glace renfermée dans un second compartiment de l'appareil. La température de la glace employée est de −35°. La consommation de pétrole n'est que de 100 grammes. L'expérience répétée à plusieurs reprises donne toujours les mêmes résultats satisfaisants. Voici un gros souci de moins.
Pendant que je me livre à ces essais pratiques, mes compagnons sont occupés à d'autres besognes non moins utiles. Mogstad prépare les traîneaux, Sverdrup confectionne des sacs de couchage, Juell, promu tailleur des chiens, emploie tous les loisirs que lui laisse la cuisine à prendre les mesures de ses clients, à coudre des harnais et à les essayer. Blessing prépare la pharmacie de voyage, Hansen les tables nécessaires aux observations astronomiques et les courbes des chronomètres, tandis qu'un homme copie sur papier mince le double de tous les journaux de bord et de toutes les observations que je veux emporter avec moi.
Pendant ce temps, jamais les observations scientifiques ne sont interrompues. Durant l'automne, Hansen et Johansen ont installé leurs instruments dans une hutte en neige, où ils peuvent les manier sans être incommodés par le vent et sans gants. A l'intérieur de cet observatoire, la température n'est pas précisément chaude: 20 à 25° sous zéro; notre astronome et notre météorologiste ne paraissent pas s'en apercevoir.
CHAPITRE V
LE SECOND HIVER DANS LA BANQUISE
Dans les premiers jours de décembre, pour la première fois, nous avons la tristesse de compter un malade à bord. Sverdrup souffre d'un catarrhe intestinal, pour s'être, probablement, laissé saisir par le froid.
Le 12 décembre, le Fram atteint le 82°30′. Jamais auparavant un navire n'était parvenu à une aussi haute latitude. La distance qui nous sépare du Pôle n'est plus que de 833 kilomètres, la distance de Paris à Marseille à 30 kilomètres près. Le lendemain, pour fêter cette victoire, grande fête. Banquet, musique, pas de cavalier seul dansé par Lars. La joie serait complète si Sverdrup n'était encore souffrant. Au milieu de la bombance générale, c'est pour lui une véritable affliction d'être condamné à une diète sévère. Si on ne le surveillait, il mangerait de tout; c'est un véritable enfant.
23 décembre.—Depuis deux jours, terrible tempête du sud-est. En moyenne, la vitesse du vent atteint 13 à 14 mètres à la seconde. Des tourbillons de neige obscurcissent le ciel et s'amoncellent sur le pont en épais monceaux à l'abri de la muraille des gaillards. Un véritable tableau d'hiver.
Le baromètre, tombé à 726, commence à se relever lentement. Comme toujours, le thermomètre a suivi une marche inverse. Dans l'après-midi, il s'est élevé à −21°,3. Cette bourrasque nous a portés au 83°, peut-être même plus loin.
Entre temps, la banquise, depuis si longtemps tranquille, manifeste quelques symptômes d'agitation. Dans la nuit du 22, le Fram, reçoit un choc terrible, et le mugissement des pressions se fait entendre tout près de nous. Douze heures plus tard, nouvelle secousse encore plus violente. Dans la nuit du 23 au 24, la glace s'ouvre entre le trou de sondage et l'observatoire météorologique. En toute hâte, il faut sauver d'un désastre possible les instruments les plus précieux. Nos nerfs, qui depuis longtemps n'étaient plus habitués à ces chocs, sont maintenant péniblement affectés par les secousses.