27 décembre.—Encore un Noël passé loin des nôtres. Dans cette épreuve, je suis soutenu par l'espérance. Après de longs jours d'incertitude, j'entrevois le succès, la fin de cette nuit noire.

Si la vie de l'explorateur est pénible et faite de désappointements, elle a aussi de belles heures, lorsque par une volonté inébranlable il réussit à triompher de tous les obstacles, et lorsque sa persévérance lui permet d'apercevoir le triomphe final.

La veille de la Noël a été célébrée en grande pompe. Pour la circonstance, avec la collaboration de Blessing, j'ai fabriqué un nouveau cru, «le Champagne du 83° de latitude nord», produit du jus généreux de la ronce faux-mûrier, le noble fruit des régions boréales et arctiques[26].

[26] Rubus Chamæmorus.

Le lendemain, festin, et, après le souper, grand bal, dans lequel Hansen et moi avons l'honneur de représenter le beau sexe absent. L'orchestre composé du violon de Mogstad doit jouer jusqu'à complet épuisement pour satisfaire l'entrain des danseurs, notamment de Peterson.

Et, pendant ce temps, souffle toujours le ton vent. Nous avons probablement dépassé le 83°. Jusqu'ici la tourmente nous a empêchés de vérifier notre position. Dans la journée, une étoile apparaît, Hansen accourt aussitôt. Nous sommes au nord du 83°20′; cette nouvelle augmente encore l'allégresse générale.

28 décembre.—Hier, le Fram a reçu plusieurs chocs. La crevasse ouverte à bâbord s'est élargie et forme maintenant un chenal. A partir de neuf heures et demie du soir, d'heure en heure, se succèdent de nouvelles secousses de plus en plus violentes. La glace doit évidemment être en travail quelque part, tout près de nous.

Je me levais pour aller examiner la situation, lorsque Mogstad arrive annoncer la formation près de l'avant d'un toross[27] très élevé. Aussitôt nous accourons sur le pont armés de lanternes. A une distance de cinquante-six pas de l'étrave s'élève, parallèlement au chenal ouvert à bâbord, un entassement de blocs autour duquel la pression s'exerce avec une force terrible. La glace craque et grince; un instant de silence se produit, puis le crépitement reprend plus violent pour s'affaiblir ensuite de nouveau. Tous ces bruits étranges semblent rythmés. Le toross avance lentement dans la direction du navire, tandis que le floe dans lequel le Fram est emprisonné, est entamé. D'un moment à l'autre, la situation peut devenir très critique. En conséquence, je donne l'ordre à l'homme de garde de veiller attentivement et de m'appeler si le toross progresse ou si la glace se brise autour du bâtiment. Probablement la pression va peu à peu perdre de son intensité; en attendant, je retourne dormir dans ma cabine.

[27] Voir la [note de la page 74].

2 janvier 1895.—Jamais je n'ai éprouvé des sentiments aussi étranges, au début de la nouvelle année. Celle-ci sera très certainement une des plus importantes de mon existence; elle m'apportera la victoire et la vie, ou la défaite et la mort.