Dans ce monde de glace, les années passent sans laisser de trace derrière elles, et nous ne savons pas plus ce qu'elles donnent à l'humanité que nous ne connaissons l'avenir. Dans cette nature silencieuse il n'y a pas d'événements. A travers l'obscurité profonde qui enveloppe ce monde muet, on ne voit que le scintillement des étoiles et les flammes de l'aurore boréale.

Le dernier jour de l'année a été l'occasion d'une nouvelle réjouissance. A minuit sonnant, Blessing entre dans le carré avec une bouteille d'Acquevit[28] de la Ligne et nous saluons de toasts chaleureux l'arrivée de 1895. Sverdrup m'adresse les vœux de tous pour le succès de l'expédition que je vais entreprendre avec Johansen et, à mon tour, je bois à la santé de ceux qui resteront à bord et à leur heureux retour en Norvège.

[28] Eau-de-vie de grain distillée en Norvège.

Cette nouvelle année nous trouve au seuil d'une région complètement inconnue. Le vent qui fait en ce moment rage dans la mâture nous entraîne vers des latitudes que l'homme n'a jamais encore atteintes. A coup sûr, 1895 marquera le point culminant de cette marche vers le nord, si aucun événement ne vient renverser nos espérances.

3 janvier 1895.—Une journée d'inquiétude mortelle. Hier nous faisions des plans d'avenir; aujourd'hui peu s'en est fallu que nous ne fussions sur la banquise sans un toit sur la tête.

A quatre heures ce matin, la glace, agitée déjà depuis quelques jours, est entrée en convulsion. Le mouvement est d'abord peu important, mais à huit heures, lorsque je me réveille, de tous côtés ce ne sont que des craquements et des grincements. A trente pas du Fram, le long du chenal ouvert à bâbord, s'élève un haut toross, et de ce côté les crevasses avancent jusqu'à dix-huit pas du navire. Je fais rentrer à bord tous les objets épars sur la banquise, notamment les planches et les solives ayant servi l'été dernier à la construction de l'observatoire météorologique. La ligne de sonde laissée dans le puits ne peut malheureusement être sauvée. A midi, lorsque ce travail est achevé, la violence de la pression augmente tout à coup. Le toross de bâbord approche de plus en plus; en même temps la glace s'ouvre, menaçant d'engloutir l'appareil de sondage. En toute hâte quelques hommes s'élancent et parviennent à arracher le précieux engin aux convulsions de la banquise. La situation devient très critique. Le chaos de blocs avance rapidement; s'il nous atteint avant que le navire n'ait sauté de son berceau de glace, un grave accident peut se produire.

Dans l'après-midi, les préparatifs sont faits pour quitter le Fram, au cas où la catastrophe redoutée surviendrait. Les traîneaux, les kayaks et dix récipients contenant cent litres de pétrole sont placés sur le pont. Vingt-cinq caisses de biscuits pour les chiens, dix-neuf de pain et quatre bonbonnes de pétrole sont déposées sur la glace, à tribord et à l'avant.

Pendant le souper, les grondements de la glace se rapprochent, et, tout à coup, un craquement terrible se fait entendre juste au-dessous de nous. D'un bond je suis sur le pont. Maintenant un nouvel assaut se prépare d'un autre côté. A tribord, la banquise, jusque-là tranquille, commence également à s'agiter. Dans cette région une crevasse vient de s'ouvrir jusqu'à l'arrière du Fram, mettant en péril nos dépôts. Quelques instants après, le danger devient très pressant à bâbord. La glace craque; en même temps un flot envahit les chenils. Il n'y a pas une minute à perdre pour sauver les chiens. Peter se met courageusement à l'eau et lâche la meute. Quelques bêtes effrayées refusent de sortir et se tiennent étroitement blotties dans les coins. Il faut les tirer de force pour les empêcher d'être noyées.

Dans l'après-midi, afin de parer à toute éventualité, un dépôt de vivres pour deux cents jours est établi à tribord sur le grand hummock, avec les tentes, le fourneau et tout le matériel nécessaire pour la retraite. Ce glaçon, très solide, pourra résister aux chocs les plus violents.

Pendant la nuit, les hommes de quart reçoivent l'ordre de surveiller attentivement les mouvements de la glace, surtout près du dépôt, et de m'avertir à la moindre alerte.