Tandis que j'écris mon journal, la banquise grince et gémit sans cesse; l'attaque continue toujours… Malgré les dangers de la situation, tout le monde est très gai; dans la soirée, comme d'habitude, les amateurs du jeu d'échecs ont fait leur partie. Nous considérons ce terrible assaut comme un intermède amusant dans la monotonie de notre vie.
4 janvier.—Après une nuit calme, la glace recommence à s'agiter dans la journée. A partir de neuf heures du soir la pression reprend. Des fissures s'ouvrent à travers notre berceau de glace, en même temps les toross montent de plus en plus, menaçant de culbuter sur le pont.
Toutes les dispositions sont prises pour la retraite. Les hommes dorment habillés, prêts à sauter sur le pont au premier ordre avec leurs sacs.
Au-dessus de cette scène de désolation, la lune brille éclatante, nous permettant de suivre les progrès de l'attaque.
5 janvier.—A cinq heures du matin, Sverdrup m'annonce que le toross s'est avancé tout contre le Fram et va crouler sur le pont.
Le fracas est épouvantable, le tonnerre roule sans discontinuer, c'est à croire que le jour du Jugement dernier est arrivé… D'un moment à l'autre, la catastrophe peut survenir. Ordre est donné de porter sur la glace tous les approvisionnements restés dans la cale et de monter sur le pont les fourrures et les effets d'habillement; on les jettera sur la banquise au dernier moment. Le canot à pétrole est ensuite amené et transporté au dépôt sur le «grand hummock».
A huit heures du soir, après une accalmie dans la journée, l'assaut reprend plus terrible que jamais. Le toross de bâbord penche de plus en plus sur nous et déverse sur le pont d'énormes glaçons et des paquets de neige. Peter, saisissant aussitôt une bêche, se met à piocher avec rage dans la marée de glace qui nous envahit, et veut essayer de la rejeter par-dessus bord. Je le suis afin d'examiner la situation…, il n'est pas nécessaire de regarder longtemps pour me rendre compte du danger. Il est inutile de lutter avec une bêche contre un pareil ennemi. Je rappelle Peter et l'engage à employer ses forces à un autre travail. J'avais à peine parlé qu'une nouvelle pression se produit, accompagnée de formidables détonations et de craquements terrifiants. «J'ai cru que j'étais envoyé au diable avec ma bêche,» hurle Peter. Je recule vers la dunette et arrête Mogstad qui accourait, lui aussi, avec une bêche pour suivre l'exemple de son camarade.
Sous le poids des blocs qui arrivent en quantité de plus en plus grande par-dessus le plat-bord, la tente plie et menace de s'effondrer. Si elle s'abat, nous sommes ensevelis sous l'avalanche. Immédiatement je descends dans le carré et appelle tout le monde sur le pont, en recommandant de sortir non pas par la porte de bâbord, mais par le kiosque des cartes. Les ouvertures de bâbord peuvent livrer passage dans l'intérieur du navire à la glace qui tombe sur le pont. Les passages intérieurs se trouveraient ainsi bloqués et nous serions enfermés comme des souris dans une trappe. Pour parer à ce danger, la porte de la machine donnant accès dans les logements est ouverte. Son étroitesse rendrait la sortie des bagages très lente. Je remonte ensuite lâcher les chiens enfermés sur le pont. Après avoir échappé à la noyade, les pauvres bêtes risquent maintenant d'être écrasées sous les chutes des glaçons. D'un coup de couteau je coupe les laisses, et toute la bande se précipite vers tribord.
Pendant ce temps, on monte les effets d'habillement. Inutile de presser les hommes; les grincements de la glace contre les flancs du navire stimulent suffisamment leur ardeur. C'est un terrible brouhaha dans une nuit obscure. Pour comble de malheur, Jacobsen n'a-t-il pas laissé les lanternes s'éteindre. Au milieu de ce branle-bas, je songe tout à coup à mes mocassins qui sèchent dans la cuisine; au galop je cours à leur recherche. A ce moment, la pression atteint son paroxysme. Sous la poussée formidable de la glace, les poutres de l'entrepont craquent; d'une minute à l'autre, je m'attends à les voir se briser et s'effondrer sur moi.
Une fois tous les bagages sortis du navire, nous nous acheminons vers le dépôt. Le fracas des blocs qui s'écrasent contre le navire est tel que nous pouvons à peine nous entendre parler.