C'est le dernier effort de la banquise. Peu à peu, la violence de la pression diminue, le bruit s'affaiblit, et bientôt tout redevient silencieux.
Mais quel spectacle! La partie bâbord du Fram disparaît presque entièrement sous un entassement de neige et de glace!
Au milieu du danger le plus pressant, des incidents comiques avaient excité une gaieté générale. Sverdrup, toujours impassible, n'avait-il pas choisi ce moment périlleux pour prendre un bain! Lorsque je donnai l'ordre de porter en toute hâte les sacs sur le pont, il était nu comme un ver. Je vous laisse à penser s'il fut long à se rhabiller. Amundsen avait eu, de son côté, une aventure. Dans la confusion du branle-bas, il n'avait pas entendu ma recommandation de sortir par tribord et s'était précipité vers bâbord. A peine sur le pont, il avait culbuté. Quel ne fut pas son effroi de sentir la tente chargée de glaçons s'abaisser sur lui comme pour l'enserrer dans un linceul. Notre camarade avait cru sa dernière heure venue… Enfin, il parvint à se remettre sur pied et à échapper à l'étau qui menaçait de l'enserrer.
Il est solide, notre Fram, pour avoir résisté à un pareil assaut. La masse de glace qui le pressait à bâbord est absolument colossale. Après avoir donné une bande de 7°, le navire s'est un peu relevé; il doit donc être dégagé de son berceau et par suite se trouve maintenant hors de danger. Beaucoup de bruit pour rien, tel est, en somme, le seul résultat de cette convulsion de la banquise.
6 janvier.—Une journée de repos particulièrement agréable après l'émoi d'hier. Toute l'après-midi est employée à dégager le pont des glaçons qui l'ont envahi. Des blocs énormes sont tombés sur la tente; c'est miracle qu'elle n'ait pas cédé sous un pareil poids.
A midi, Hansen annonce que nous avons atteint le 83°40′, 13 milles depuis le 31 décembre. Nous filons définitivement vers le haut nord. Pour fêter le passage de cette latitude, on sert le soir un bol de punch, accompagné de fruits conservés et de gâteaux.
Hier, nous travaillions péniblement pour défendre notre vie contre les assauts de la banquise; aujourd'hui, nous sommes tout à la joie, buvant gaiement du punch et bavardant bruyamment. Ne sont-ce pas là les vicissitudes de la vie humaine? Peut-être est-ce pour célébrer par une canonnade grandiose notre arrivée à cette haute latitude que la banquise a lancé les terribles détonations de ces jours derniers? S'il en est ainsi, le salut a été vraiment royal.
7 janvier.—Quelques grincements, puis tout redevient calme. Nous continuons à déblayer le Fram.
Ce matin, accompagné de Sverdrup, je fais une petite promenade aux environs. A une faible distance du navire, nous constatons que la glace ne porte aucune trace de fracture et est absolument unie. La pression a donc été limitée à une zone peu étendue, et le Fram s'est trouvé juste à l'endroit où s'est porté l'effort le plus violent.
8 janvier.—Encore quelques mouvements dans la banquise, sans importance d'ailleurs.