Liv a aujourd'hui deux ans!
C'est une grande fille. La reconnaîtrai-je? Ils célèbrent là-bas ce joyeux anniversaire et comblent de présents le petit être aimé. Pendant ce temps nous restons bloqués dans la glace, entraînés vers des latitudes inconnues, enveloppés dans l'obscure nuit polaire.
Dans l'après-midi, j'essaie de photographier le Fram au clair de lune. Les résultats sont excellents. Le sommet du monticule de glace qui a failli défoncer le navire a déjà été en partie abattu; le cliché ne donne pas par suite une représentation exacte de ses dimensions et de sa position menaçante.
LE Fram APRÈS LA GRANDE PRESSION DU 5 JANVIER 1895 (Photographie exécutée au clair de la lune.)
… La banquise est redevenue calme; maintenant débarrassé de tout souci de ce côté, je me remets à mes préparatifs de départ.
Le 3 février, nous atteignons le 83°43′; quelques jours plus tard nous rétrogradons de 11 milles dans le sud. Toujours ces alternatives de recul et de progrès. Mais 10 à 12 milles de plus ou de moins ne comptent pas dans une expédition comme celle que nous allons entreprendre.
10 février.—Le jour commence à poindre. A une heure de l'après-midi en me tournant du côté de la lumière, je puis lire un journal.
Dans la journée, excursion en traîneau tiré par les chiens. La banquise est plane; sur sa surface unie nous filons bon train. Avec une pareille vitesse nous pourrons faire de longues étapes et arriver au but plus tôt que nous ne l'avions primitivement pensé. Un long et terrible voyage que cette marche vers le Pôle! Jamais pareille entreprise n'a été tentée. Nous n'avons aucun point de retraite, pas même une terre désolée. Pendant que nous avancerons vers le nord, le Fram continuera sa dérive; jamais ensuite nous ne pourrons le rejoindre. Nous n'aurons d'autre ressource que de marcher en avant; tous les obstacles, quelque terribles qu'ils soient, nous devrons les vaincre pour sortir de cet étau de glace.
26 février.—Il est enfin arrivé le grand jour du départ! Depuis une semaine, tout le monde travaille sans relâche aux préparatifs. Du matin au soir, pas une minute de repos; il faut songer à tout, veiller à tout; le plus petit oubli pourrait être fatal. Mes nerfs sont dans un état de tension absolument fatigant. Je la connais bien, cette surexcitation, pour l'avoir éprouvée chaque fois que j'allais partir pour l'inconnu et couper les ponts derrière moi. Tous ces jours derniers, jamais je n'ai pu me coucher avant trois ou quatre heures du matin.