Hier soir, nous avons eu le banquet des adieux. Avant de quitter le navire, le souvenir de tous les événements dont il a été le théâtre me revient à la mémoire avec une précision extraordinaire; je revis toute notre vie depuis le départ de Norvège, traversée de tant d'espoirs et de désillusions.

J'écris à ma femme et à tous les miens une dernière lettre, que je confie à Sverdrup.

Les quatre traîneaux chargés des bagages et des provisions sont attelés… Au bruit d'une décharge de mousqueterie, le signal du départ est donné. Les chiens aboient furieusement et nos camarades poussent des hourrahs. Quand les reverrons-nous? Les reverrons-nous même jamais?

Au début, la marche est lente. La glace présente une déclivité assez rapide. Devant un escarpement les efforts de tous les hommes sont nécessaires pour faire avancer les traîneaux par-dessus l'obstacle. Heureusement Sverdrup, Hansen, Blessing, Henriksen et Mogstad ont tenu à nous accompagner le premier jour et nous apportent dans ce pénible travail le concours de leurs forces. Plus loin, en terrain plat, les chiens filent comme le vent; même avec les ski on les suit difficilement. Sur ces entrefaites, nous nous apercevons qu'un des traîneaux a éprouvé une avarie, sans doute dans un heurt contre quelque bloc de glace. Il faut revenir à bord faire la réparation nécessaire! Un pareil accident survenant au cours du voyage aurait de graves conséquences. Il est donc prudent de profiter de notre retour pour renforcer tous les véhicules. Les charges sont évidemment trop lourdes, aussi suis-je résolu à emmener six traîneaux au lieu de quatre.

Pendant que nous sommes occupés à ces réparations, le vend du sud-est souffle et nous porte dans le nord. Hier nous étions par 83°47′, aujourd'hui nous devons être par 83°50′.

Le 28 février nouveau départ. Le convoi avance lentement; pour faciliter la marche, je prends le parti d'alléger les véhicules de plusieurs sacs de vivres destinés aux chiens. A quatre heures du soir le campement est installé. Distance parcourue dans la journée: 4 milles[29]. Soirée très agréable et très joyeuse sous la tente en compagnie de plusieurs de nos camarades du Fram. Un bol de punch est servi et des toasts chaleureux sont portés en l'honneur de ceux qui partent et de ceux qui restent. A onze heures seulement, nous nous décidons à entrer dans nos sacs de couchage.

[29] La distance parcourue était mesurée à l'aide d'un compteur, fabriqué à bord avec les mouvements d'un vieil anémomètre. Il se trouvait attaché à l'arrière du dernier traîneau.

Là-bas au milieu de la banquise, le Fram resplendit de lumière. Sverdrup a donné l'ordre de hisser, au sommet du grand mât, la lampe à arc et d'allumer des torches et des feux de Bengale sur les floe voisins. Une bonne précaution pour assurer le retour des autres en cas de mauvais temps.

Le lendemain, nos camarades nous suivent pendant une heure. Au moment de nous quitter, Sverdrup me prend à part: «J'ai une faveur à vous demander, me dit-il; si vous revenez avant nous en Norvège, et que vous songiez à partir pour le pôle sud, soyez assez bon pour m'attendre; je tiens à vous accompagner là-bas…

Nous voici seuls maintenant, Johansen et moi, au milieu de la grande banquise polaire. Sans l'aide de nos amis, la marche devient très difficile; la glace est accidentée et le halage des six traîneaux par-dessus les aspérités de la banquise est aussi laborieux que lent. Le 2 mars, nos progrès ne sont guère plus rapides. Nous pourrions peut-être continuer à avancer ainsi; de jour en jour, le poids des provisions diminuera, et, dans quelque temps, notre marche pourra être sensiblement plus accélérée. Mais les chiens seront peut-être épuisés par cet effort? D'autre part, ces animaux ont souffert du froid, la nuit dernière. Je prends donc la décision de revenir encore une fois à bord, d'alléger nos bagages et d'attendre que la température soit un peu moins basse. A mon retour, je suis salué par l'heureuse nouvelle que nous avons atteint le 84° de Lat. N.