SINGULIÈRE STRATIFICATION DE LA BANQUISE
8 avril.—A deux heures du matin, départ. La banquise est de plus en plus impraticable. Partout des chaînes d'hummocks et des amoncellements de blocs. Impossible de suivre aucune route. Dans ces conditions, je pars en avant en reconnaissance sur les ski. Du sommet du plus haut monticule que je puis atteindre, à perte de vue, je n'aperçois qu'un chaos de glace tourmenté. Ce serait peu raisonnable de nous entêter à poursuivre la marche vers le pôle. De suite, ma résolution de battre en retraite sur le cap Fligely, la terre la plus nord de l'archipel François-Joseph, est prise. Hier, d'après une observation méridienne, nous étions par 86°10′[31]. Long. 95° E. de Gr. Température à huit heures du matin −32°.
[31] Cette observation corrigée a donné comme résultat: 86°13′,6.
Pour fêter notre arrivée à ce point suprême vers le Pôle, un banquet est préparé, composé de ragoût, de biscuit, de beurre, de chocolat et de confiture d'airelles. Après une bonne sieste, nous nous remettons en marche vers le sud.
CHAPITRE VII
LA RETRAITE SUR LA TERRE FRANÇOIS-JOSEPH
A notre grand étonnement, dès le premier jour de notre retraite, nous trouvons la glace bien meilleure que dans la direction du nord. Devant nous s'étendent de larges plaines, unies, coupées seulement de loin en loin de chaînes de monticules et de canaux recouverts de «jeune glace». Ces accidents de terrain sont orientés dans le S. 22° O. magnétique, soit environ à l'ouest-sud-ouest du monde, c'est-à-dire parallèlement à la direction que nous suivons.
Le 10, une bonne étape: 15 milles.
Le 12, j'oublie de remonter les montres. Pour obtenir maintenant le temps moyen de Greenwich, je prends une observation circumméridienne et détermine la latitude, puis fais l'estime depuis le point où nous avons rebroussé chemin et où j'ai pris ma dernière observation de longitude. Grâce à ces précautions, l'erreur dans la détermination des positions ne sera pas grande.
14 avril.—Jour de Pâques. Je passe la journée à calculer la latitude, la longitude et le temps moyen. Une occupation très agréable que ces opérations mathématiques et la manipulation de la table des logarithmes avec des doigts rigides, presque gelés, et avec des vêtements couverts de glace sur le dos. Pourtant la température n'est que de −30°, presque un temps chaud. D'après mes calculs, hier, nous devions nous trouver au-dessous de 86°5′,3, tandis que, d'après l'estime, nous devions être par 85°50′ et quelques minutes, ayant parcouru 50 milles en trois jours. Maintenant, selon toute vraisemblance, la dérive nous porte dans le nord. Nous ne devons pas avoir dépassé le 86°, et j'ai vérifié sur cette position l'heure de nos montres.
Les jours suivants, nos progrès sont rapides, quoique la banquise soit maintenant plus accidentée qu'au début de la retraite. Le 17 avril, nous parcourons 20 milles. Toujours un ciel clair; jour et nuit, le soleil brille dans une atmosphère absolument calme. Depuis notre départ, pas une seule fois le mauvais temps ne nous a arrêtés. La température s'élève; le thermomètre ne marque plus que −27°. L'été approche. Si à coup sûr un temps aussi doux est agréable, dans quelques semaines il peut nous exposer à bien des difficultés et à bien des dangers. Il hâtera la débâcle et rendra très pénible l'approche des côtes.