Bientôt viendra le temps où nous aurons l'espérance de voir apparaître la terre. La terre! quand la verrons-nous? Quand foulerons-nous autre chose que cette glace et cette neige?

Aujourd'hui encore de nouvelles pistes de renards, toujours dans la même direction.

Un de nos chiens est complètement à bout. Il ne se tient plus sur ses pattes; une fois que nous l'avons chargé sur un traîneau, il demeure complètement immobile. Aujourd'hui nous le délivrerons des souffrances de l'existence. Pauvre bête, jusqu'à la fin, elle a énergiquement travaillé, et maintenant qu'elle ne peut plus tirer, elle nous rendra un dernier service en nourrissant de son cadavre les survivants. Elle était née à bord du Fram, le 13 décembre 1893, et, en véritable enfant des régions polaires, elle n'avait jamais vu autre chose que de la glace et de la neige.

Le lendemain, quel n'est pas notre étonnement de rencontrer un large bassin d'eau libre! Pendant que nous le suivons, à la recherche d'un passage, tout à coup les deux bords se rapprochent et se joignent avec un fracas terrible. Sous la violence du choc, la glace se dresse; d'énormes blocs roulent; tout craque et mugit. Rapidement nous poussons les chiens pour traverser le chenal à la faveur de ce bouleversement.

De jour en jour nos attelages deviennent plus faibles. Plusieurs bêtes sont absolument exténuées. Barnet ne peut plus se soutenir; ce soir nous l'abattrons.

Encore des traces de renards. Je commence à croire que nous approchons d'une terre. De minute à minute je m'attends à l'apercevoir.

Le 29, encore une journée diabolique! A peu de distance du campement, la route se trouve barrée par un nouveau chenal d'eau libre, puis par un second, et par un troisième. Chaque fois, nous sommes obligés à d'interminables détours. Pour le passage de ces canaux, impossible de nous servir de nos kayaks; ils sont criblés de trous et il ne peut être question en ce moment de les radouber. Une pareille entreprise prendrait un temps considérable et serait particulièrement difficile par des températures de 30° sous zéro. Avant tout, il nous faut gagner la terre ferme avant la débâcle.

2 mai.—Après quatre heures de marche rapide, voici de nouveaux ravins et des chaînes de toross. Sous nos pas, la glace, pressée avec force, craque bruyamment. Avec cela, un chasse-neige masque toute vue. Force nous est de nous arrêter. A peine la tente est-elle dressée, que le monticule qui nous abrite commence à être agité par les pressions et à geindre terriblement. Nous courons le risque d'être écrasés par une avalanche; mais telle est notre fatigue, que je m'endors en dépit de l'imminence du danger.

Le soir, nous sacrifions un de nos chiens. Depuis quelque temps déjà, les provisions qui leur sont destinées sont épuisées. Nous devons nous résoudre à les abattre l'un après l'autre pour nourrir les survivants. Notre meute ne se compose plus maintenant que de seize bêtes, et nous sommes encore loin de la terre.

3 mai.—Seulement 11°,3 sous zéro. Une température de printemps, qui nous donne une sensation exquise de bien-être. Maintenant, nos mains cruellement «mordues par la gelée» peuvent toucher les objets, sans craindre à chaque contact une cuisance atroce.