Hier, nous nous trouvions par 83°36′ Lat. N. et 59°55′ E. de Gr. Évidemment, nous sommes poussés dans l'ouest par un courant violent et risquons de dépasser la terre la plus nord de l'archipel François-Joseph.

Sur les plaines les chiens marchent encore très bien, mais, devant le moindre obstacle, refusent d'avancer. Afin d'accélérer le traînage, je m'attelle à leur tête. Plus loin, la banquise devenant très accidentée, je dois abandonner la bricole pour aller reconnaître le terrain en avant. Celui de nous qui marche en tête du convoi, ne parcourt pas moins de trois fois le même trajet. Une première fois, il va à la découverte et prépare le passage, puis revient en arrière pour conduire les attelages. En dépit de toutes les difficultés, nous poursuivons notre route. Peut-être, à la fin, tant d'efforts seront-ils récompensés. Actuellement, nous serions satisfaits si nous atteignions la terre et trouvions une glace unie.

Aujourd'hui encore, quatre abominables fissures. La dernière forme un véritable lac, une polynie, suivant l'expression russe passée dans le vocabulaire arctique. La nappe d'eau est couverte de jeune glace, trop faible pour porter, et en même temps trop résistante pour y lancer les kayaks. A perte de vue s'étend dans l'ouest ce large chenal absolument infranchissable. Pour traverser cet obstacle, nous n'avons pas le choix des moyens; il faut, ou suivre la polynie vers l'ouest, jusqu'à ce que nous ayons trouvé un passage,—ce qui nous jette hors de notre route,—ou bien revenir en arrière et chercher dans l'est à contourner cette ouverture. Je me décide pour la première alternative. Bientôt, heureusement, nous découvrons en travers du canal une plaque de glace assez solide; immédiatement nous y poussons les chiens. Finalement ce large fossé, devant lequel nous craignions de perdre plusieurs jours, est rapidement franchi. Notre satisfaction devait être de courte durée. A quelque distance de là une seconde polynie! Pour aujourd'hui c'est décidément trop et je prends le parti de camper.

17 mai.—La fête nationale, en Norvège. Couché dans mon sac, je songe à la joie du pays, tout là-bas, en ce jour d'allégresse générale. Je vois, en rêve, les processions joyeuses d'enfants, les drapeaux claquant au vent dans le gai soleil d'une journée de printemps. Aussi, combien triste me paraît notre position. Nous errons sur une banquise interminable, incertains du lendemain, poursuivant énergiquement notre marche vers le sud, tandis qu'une lente dérive des eaux nous entraîne vers l'ouest. Mais, quand même, nous voulons nous aussi fêter cette date chère à tous les cœurs norvégiens. Le pavillon national flotte sur les traîneaux, et, au dîner, un véritable festin est servi: un succulent ragoût, de la confiture d'airelle, puis un grog au citron.

Dans la polynie ouverte devant nous s'ébat une bande de narvals. Leur donner la chasse entraînerait une perte de temps trop considérable.

Après avoir passé le chenal, le terrain devient relativement favorable. Longueur probable de l'étape: 10 milles. De plus en plus la dérive nous pousse dans l'ouest.

20 mai.—Terrible tourmente de neige. Pas de vue. Nous restons couchés dans la tente, réfléchissant tristement à notre situation.

Nous devons être par 83°10′ environ, et devrions, par suite, nous trouver à la Terre Petermann, si elle est située réellement dans la position indiquée sur la carte de Payer. De deux choses l'une: ou nous sommes jetés, à notre insu, en dehors de la route que nous croyons tenir, ou bien cette terre est si petite que nous n'avons pu la distinguer.

21 mai.—Ciel toujours brumeux et neigeux; malgré tout, nous nous mettons en route.

Passé un grand nombre de larges ouvertures couvertes de «jeune glace». Tout récemment, dans cette région, devaient s'étendre de vastes espaces d'eau libre.