23 mai.—La plus terrible journée du voyage. Dès le départ, nous sommes arrêtés par une très large fissure. La traversée d'aucune des ouvertures rencontrées jusqu'ici n'a présenté autant de difficultés. Après avoir cherché en vain un passage pendant plus de trois heures, je prends le parti de suivre le chenal vers l'est. Peut-être, de ce côté, trouverons-nous un «pont»? Arrivés à ce qui nous paraît être la fin de cette polynie, nous ne voyons qu'un amoncellement inextricable de blocs et de floes, disloqués par de larges crevasses et heurtés violemment les uns contre les autres. A grand'peine nous avançons au milieu de glaçons empilés les uns au-dessus des autres.
Quand, enfin, nous croyons avoir dépassé le chenal, d'autres ravins et d'autres crevasses, encore plus difficiles, s'ouvrent devant nous. La banquise est comme convulsée. Pendant quelque temps c'est à désespérer de la situation. Dans toutes les directions apparaissent des fissures, et, de tous côtés, la couleur foncée du ciel indique l'ouverture de nappes d'eau libre.
Dans l'après-midi, d'une heure à trois, repos. Une fois étendus dans notre sac, et bien repus, nous oublions toutes ces tribulations. Lorsque nous nous remettons en route, le temps est devenu complètement brumeux. On ne peut distinguer un mur de glace d'une nappe de neige détrempée. Nous traversons je ne sais combien de crevasses, d'hummocks et de toross. Heureusement chaque chose a une fin. Après ce terrible entassement de blocs, nous arrivons à une plaine relativement unie. Depuis quinze heures je suis en marche, et depuis douze nous travaillons au milieu de ce dédale de glace. Nous sommes à bout de forces et absolument trempés. Une couche trompeuse de neige couvre la surface de l'eau dans les crevasses et je ne sais combien de fois nous avons pris des bains de pieds. Dans la matinée, je me trouvais sur un glaçon que je croyais solide, lorsque tout à coup il enfonça. Je n'eus que le temps de me jeter sur un bloc qui, heureusement, était résistant. Sans cela, je prenais un bain complet dans une bouillie de glace. Me trouvant alors seul, la situation n'aurait pas été précisément drôle.
26 mai.—La neige ne porte plus. Dès que l'on quitte les ski, on enfonce jusqu'aux genoux. Avec cela, lorsque le temps est sombre comme hier, impossible de reconnaître les accidents de la banquise; sous la couche de neige fraîche tout est uniformément blanc.
Les chiens n'en peuvent plus. Heureusement, le résultat des observations est réconfortant. Nous devons nous trouver par 82°40′ de Lat. N. et par 61°27′ de Long. Est.; la dérive vers l'ouest a donc cessé. Après cette constatation, l'avenir devient moins noir.
La couleur foncée du ciel indique l'existence de nappes d'eau libre. En effet, toute l'après-midi, les fissures succèdent aux fissures; dans la soirée, nous sommes arrêtés par un très large chenal. De l'hummock le plus élevé que je puis atteindre, à perte de vue dans toutes les directions, s'étend cette fente, plus impraticable encore, semble-t-il, que toutes celles précédemment rencontrées. Au bivouac Kvik, mon chien favori, est sacrifié. La malheureuse bête ne peut plus tirer; non sans un gros chagrin je me décide à cette nécessité! Tôt ou tard il faudra l'abattre; mieux vaut aujourd'hui, alors que le pauvre animal peut encore nous rendre service en fournissant des vivres pour trois jours aux huit autres survivants.
JE GRIMPE AU SOMMET D'UN hummock; DE LA-HAUT LE PANORAMA EST VRAIMENT DÉCOURAGEANT…
27 mai.—Lat. 82°30′. Aucune terre en vue; c'est à n'y rien comprendre. Probablement nous sommes de plusieurs degrés plus à l'est que nous ne le croyions[32].
[32] En réalité nous nous trouvions à 6° à l'est de notre point estimé.